Un mort qui parle ?
Or, ensuite, il va dans une ville appelée Naïn. Et ses disciples font route avec lui, et une foule nombreuse. Il est proche de la porte de la ville, et voici : on portait en terre, mort, le fils unique de sa mère, et elle était veuve. Une foule de la ville, assez dense, était avec elle.
Quand le Seigneur la voit, il est remué jusqu'aux entrailles pour elle. Il lui dit : « Ne pleure plus. » Il s'approche, touche le brancard. Les porteurs s'arrêtent. Il dit : « Jeune homme ! je te dis : éveille-toi ! » Le mort se dresse, assis, il commence à parler. Il le donne à sa mère.
Une crainte les saisit tous, ils glorifient Dieu en disant : « Un prophète, grand, s'est éveillé parmi nous : Dieu a visité son peuple ! » Cette parole sort dans la Judée entière à son sujet et dans tout le pays d'alentour.
voir aussi : Ressusciter, oui, mais ...?, Quoi de neuf à Naïn ?, Mouvements de foules, Fils unique, Relevailles
Ce récit, propre à Luc seul, ne manque pas de poser de nombreuses questions. La première est bien sûr de savoir d'où Luc a pu le tenir. Il n'y a pas tant de "miracles" que ça qui ne nous soient parvenus que sous la plume d'une seul évangéliste, et encore, parmi ceux-ci, certains se découvrent, plus ou moins facilement, n'être que des doublons reformulés un peu différemment (ou de manière plus radicale comme pour le fils du centurion devenu le fils d'un fonctionnaire d'Hérode chez Jean, que nous avons vu hier). Mais il s'agit ici quand même en plus d'une "résurrection", lesquelles sont rarissimes, et on se demande bien comment les autres évangélistes — au moins les synoptiques — auraient pu l'oublier ou le laisser de côté volontairement. Ajoutons que l'expression "porter en terre" ne correspond pas du tout aux coutumes funéraires juives, comme on s'y serait attendu dans la région de "Naïn", mais à celles du monde grec d'où vient Luc.
Cependant, avant de conclure que nous avons affaire à un faux entièrement inventé, la rareté extrême des récits de résurrection doit nous interroger. Il n'y en a en fait que deux autres exemples, celle de Lazare chez Jean, et celle de la jeune fille, décédée à cause du retard occasionné par la femme aux pertes de sang. On note que ces deux récits-là ont été très travaillés par leurs auteurs. Que ce soit avec Lazare, qui est presque une des pièces maîtresses de l'évangile de Jean, ou avec la jeune fille et cette histoire complexe qui entremêle deux générations de femmes, chacune à une étape charnière de sa sexualité, même si on ne comprend pas nécessairement tout ce qui a voulu être transmis dans ce deuxième cas, il reste que ces deux récits montrent une dramaturgie élaborée, un minutage presque de leur déroulement, bref, de gros efforts rédactionnels, qui montrent que leurs auteurs avaient conscience de l'énormité (ceci n'est pas nécessairement péjoratif) de l'événement qu'ils rapportaient.
En comparaison, on ne sent pas ici, chez Luc, une telle conscience. On a l'impression d'un Jésus qui fait ça, comme ça, en passant, comme s'il lui était arrivé, sans doute pas souvent, mais pas rarement non plus, d'en faire autant en d'autres occasions. Nous avons l'impression d'être dans une autre culture, ou un autre contexte. Ce n'est quand même pas un Jésus bateleur, que Luc nous montre, mais un thaumaturge qui évolue dans un monde où il serait admis que les thaumaturges peuvent faire ça. Cela fait certes grandir la renommée de Jésus, mais sans plus et en tout cas on n'est pas chez jean où ce serait précisément la résurrection de Lazare qui aurait achevé de décider le sanhédrin d'en finir avec Jésus, ni dans le récit des deux femmes où le retard dont l'une a été la cause sert à justifier que Jésus avait presque été obligé, après ça, de "ressusciter" la seconde, contraint par le concours de circonstances...
On peut remarquer par contre, éventuellement, que la situation de ce fils unique d'une veuve correspond à la situation de Jésus vis-à-vis de sa mère quand il est mort sur la croix, selon la légende officielle. Peut-être y a-t-il là une dimension symbolique, comme une annonce anticipée que la mort qui ravira Jésus à sa mère n'aura pas le dernier mot, qui a pu motiver la composition de ce récit. De toutes façons, il est clair que Luc ne lui accordait pas beaucoup d'importance : il l'a placé juste après la guérison du fils du centurion — pour équilibrer ? après le fils du païen, le fils d'une juive ; "résurrection" contre guérison à distance : il y aurait peut-être effectivement un certain effet d'annulation des deux événements l'un par l'autre. En tout cas, le récit va passer ensuite à un tout autre sujet. Vraiment Luc n'a pas voulu du tout exploiter cet épisode comme d'autres auraient pu le faire ; on doit se contenter de ça comme conclusion.


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