L'étranger
Quand il a achevé toutes ses paroles aux oreilles du peuple, il entre dans Capharnaüm.
Un serviteur d'un chef de cent allait mal : il était sur le point de périr. Lui l'avait en grande estime. Il entend parler de Jésus. Il envoie vers lui des anciens des juifs, le solliciter de venir sauver son serviteur. Ils arrivent auprès de Jésus. Ils le supplient avec insistance, en disant : « Il est digne que tu lui offres cela. Car il aime notre nation : la synagogue, c'est lui qui l'a bâtie pour nous. »
Jésus va avec eux. Déjà il n'est plus éloigné à grande distance de la maison ; le chef de centaine délègue des amis pour lui dire : « Seigneur ! Ne te fatigue pas ! Car je ne mérite pas que tu entres sous mon toit. Aussi moi-même je ne me suis pas jugé digne de venir vers toi. Mais dis, d'une parole, que mon garçon soit rétabli ! Car moi, je suis un homme placé sous une autorité, j'ai sous moi des soldats. Je dis à l'un : "Va", – et il va. À un autre : "Viens", – et il vient. Et à mon serviteur : "Fais cela", – et il fait. »
Jésus entend ces mots, et il l'admire. Il se retourne vers la foule qui le suit et dit : « Je vous dis : même en Israël, une telle foi, je ne l'ai pas trouvée ! » En revenant au logis, les délégués trouvent le serviteur en bonne santé.
voir aussi : Toujours plus loin, Les amis de mes amis, Le gentil centurion, Esclave de prix, Assistance on line
Cet épisode nous est rapporté aussi par Matthieu (8, 5-13), mais pas par Marc, ce qui le situe nettement comme provenant de la source Q. Le plus important dans cette histoire est le fait que l'interlocuteur de Jésus soit un centurion, donc un "païen", un goy, un non-juif. Tout le jeu selon lequel le centurion, tout en demandant l'aide de Jésus, essaie d'éviter que celui-ci ne rentre physiquement dans sa maison veut nous dire que cet homme connaît bien les juifs et leurs règles de pureté qui font qu'ils évitent tout contact intime avec des étrangers. C'est une prévenance de sa part, cela montre son respect profond pour le judaïsme. Il est donc évident que l'objectif de cette histoire est de nous dire que les païens aussi, au moins certains d'entre eux, sont dignes et capables d'accueillir la bonne nouvelle.
Un tel objectif nous en dit déjà beaucoup sur la source Q, c'est-à-dire sur l'état d'esprit de ceux qui sont à son origine. On comprend qu'ils voulaient ouvrir leur champ d'action au-delà du judaïsme, mais en même temps, qu'ils aient eu besoin pour le justifier de composer un récit qui argumente de manière aussi détaillée, nous indique que la cause n'était pas si évidente que ça. Les gens de la source Q étaient vraisemblablement majoritairement, sinon exclusivement, des Galiléens, lesquels étaient dans leur ensemble sans doute moins stricts sur ces questions que les Judéens, mais quand même. On sent dans ce récit tout l'effort qu'ils ont dû faire pour se convaincre eux-mêmes qu'ils pouvaient dépasser le tabou.
Ceci nous situe donc le récit par rapport au milieu d'origine qui l'a produit, et nous renseigne en même temps sur ce milieu. L'étape suivante peut être de regarder comment, chacun de son côté, Matthieu et Luc ont repris le récit, quel traitement ils lui ont donné. Et là, de façon un peu surprenante au premier abord, on voit que c'est Matthieu qui a le plus développé le thème de l'ouverture de la bonne nouvelle aux nations, de manière explicite, alors qu'on sait par ailleurs, par l'ensemble de leurs évangiles respectifs, que la communauté matthéenne était presque exclusivement "judéo-juive", et inversement que les communautés pour lesquelles Luc parle étaient majoritairement païennes d'origine. On peut noter cependant que la fine pointe de l'envolée de Matthieu qui commence par le "beaucoup de l'Orient et de l'Occident viendront s'installer dans le Royaume" a surtout pour but d'avertir les "fils du royaume" — ce qui désigne les juifs, les héritiers naturels, les coreligionnaires de Matthieu qui refusent de reconnaître la messianité de Jésus — qu'ils risquent de finir dans la ténèbre extérieure ; bref, il n'est pas sûr que Matthieu s'intéressait tant que ça au sort des païens, mais en tout cas certainement à celui de ses frères d'origine.
Inversement, on peut comprendre que Luc n'ait pas éprouvé le besoin de souligner lourdement la signification du récit quant à l'ouverture de la bonne nouvelle aux païens : pour lui, c'est une question qui ne se pose même pas ; c'est une évidence, il est païen et il ferait beau voir qu'on lui dise que la bonne nouvelle n'est peut-être pas pour lui ! Pour Luc, et pour sa communauté, insister sur ce récit aurait l'effet inverse de celui pour lequel il a été composé, ce serait introduire des doutes là où il n'y en a pas. Luc, donc, par contraste avec Matthieu, développe surtout considérablement les prévenances du centurion, faisant de lui le généreux bienfaiteur qui a payé à lui seul la construction de la synagogue, le montrant en excellents termes avec les autorités religieuses locales, n'intervenant pas directement lui-même auprès de Jésus — ce qui lui évite absolument tout contact "impur" —, etc.
Enfin, pour être exhaustifs, on peut noter le récit de Jean en 4, 46-54. Profondément modifié, il n'y a cependant pas de doute que c'est bien la même histoire qui en est à l'origine. Mais Jean, lui, n'a aucun intérêt pour ces questions d'ouverture aux païens. La communauté johannique, de ce point de vue, était peut-être pire encore que la communauté matthéenne, à la seule notable exception qu'elle avait voulu réintégrer les Samaritains. Jean a donc transformé le centurion en "fonctionnaire royal" — ce qui signifie sans doute une personne de la cour de Hérode —, et tout ce qui intéresse l'auteur est en fait la guérison à distance : le fait que Jésus ait guéri sans contact, en "aveugle". Jean exagère donc la distance à laquelle se serait trouvé Jésus du malade, puisqu'il situe l'un et l'autre à environ une journée de marche : ça c'est du super-pouvoir ! mais on ne parle plus du tout de la même chose...


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