Trop fort !
Les scribes, ceux qui étaient descendus de Jérusalem, disaient : « Il a Béelzéboul ! Par le chef des démons, il jette dehors les démons ! »
Il les appelle à lui et en paraboles il leur disait : « Comment peut-il, satan, jeter dehors satan ? Si un royaume en lui-même est divisé, ce royaume ne peut tenir. Si une maison en elle-même est divisée, cette maison ne pourra tenir. Si le satan s'est levé en lui-même et s'est divisé, il ne peut tenir, mais il est fini.
« Mais personne ne peut, dans la maison du fort, entrer piller ses affaires, si d'abord il ne lie pas le fort. Et alors, sa maison, il la pillera.
« Amen, je vous dis : tout sera remis aux fils des hommes, les péchés, les blasphèmes autant qu'ils blasphémeront. Mais qui aura blasphémé contre l'Esprit, le saint, il n'a pas de rémission pour l'éternité, mais il est coupable d'un péché éternel. »
C'est qu'ils disaient : « Il a un esprit impur. »
voir aussi : Faute impardonnable ?, La division, Trop évident !, L'homme fort
Il y a encore beaucoup de personnes qui croient aux démons et au Démon. Les choses étaient différentes à l'époque de Jésus. Tout le monde croyait aux démons, ou esprits impurs. Ils étaient impliqués dans tous les malheurs possibles, particulièrement toute maladie leur était imputable, et quand on parle de Jésus qui "jette dehors les démons", cette expression fait référence à tous ces malades qui se trouvaient guéris par son intermédiaire. Il ne faut pas nous y tromper : nous, avec nos références d'occidentaux du vingt et unième siècle, nous avons l'impression qu'il ne s'agit ici que d'une discussion sur la démonologie, c'est vrai en un sens, mais pas seulement. D'autant que, et c'est ici la seconde différence entre les mentalités de l'époque et les nôtres, s'ils voyaient des démons partout, par contre ils ne croyaient pas vraiment au Démon comme nous. L'expression "chef des démons" était pour eux plus une figure de style, une facilité de langage, que cette idée que nous avons adoptée par la suite, d'une sorte de dieu du mal.
Il faudrait peut-être préciser, se rappeler que la langue hébraïque, et la langue araméenne à sa suite, n'ont pas de mots abstraits. Pour définir un concept, elles utilisent des mots concrets auxquels elles attachent un sens symbolique, comme par exemple les eaux, qui sont une expression qui signifie le néant, la mort. Aussi, "chef des démons" ne signifie pas nécessairement qu'ils croyaient que le mal, dont nous rencontrons les effets toujours et partout dans le monde, soit le produit de la volonté d'une personne opposée à Dieu. Il est tentant de répondre à ce profond mystère de cette façon, je dirais même que c'est la réponse la plus facile qui puisse venir à l'esprit. C'est une solution simple, mais simpliste aussi, beaucoup trop. C'est la solution, d'une part, au nom de laquelle pourront se justifier toutes les inquisitions. C'est la solution, aussi, qui, élevant le principe du mal au même rang que celui du bien, nous enferme pour l'éternité dans un problème insoluble. Bref, une solution qui ne résout rien.
On n'est en tout cas pas étonné que les adversaires de Jésus s'essaient à l'enfermer dans une telle rhétorique. Ils ne le font d'ailleurs pas exprès, c'est la simple logique des choses qui veut qu'inévitablement cet argument en découle. Et Jésus n'en a certainement pas l'exclusive. Toute personne qui manifeste la liberté de l'Esprit provoque mécaniquement de telles formes de résistance, d'objections. Soyons honnêtes avec nous-mêmes, c'est ainsi que nous réagissons aussi, spontanément. Nous résistons, nous nous méfions, d'abord, nous soupçonnons un piège, une ruse, une tromperie, avant de transformer nos soupçons en certitudes, et, si nous en avons la possibilité ou l'utilité, d'en porter finalement l'accusation. C'est ce qu'ont fait les plus savants, à l'époque de Jésus, ceux qui avaient un bagage intellectuel trop encombrant pour pouvoir simplement accepter les faits en eux-mêmes. C'était pourtant simple, mais c'était trop évident pour eux : des gens malades se trouvaient guéris. Si encore ces faits n'avaient été que temporaires, si ces guérisons n'avaient été que des rémissions apparentes, sans lendemain.
C'est ce que signifie cette notion de l'Esprit, dont il est dit ici que son refus est sans retour possible. C'est terrible, cette affirmation, pourtant ce n'est pas une condamnation, que prononcerait Jésus, c'est une constatation. Il n'est pas reproché aux scribes de ne pas avoir adhéré immédiatement. Ils étaient en droit d'être réticents, jusqu'à un certain point. Précisément jusqu'au moment où le doute n'aurait plus dû leur être permis, jusqu'au moment où il était devenu patent que les gens guéris ne retombaient pas malades. C'est un phénomène que nous connaissons bien aussi : notre réaction première nous engage dans un processus dont nous ne voulons plus sortir, simplement pour ne pas nous méjuger nous-mêmes, pour ne pas avoir à nous reconnaître en conscience que nous avions eu tort. Cette résistance en nous à revenir sur nos jugement d'un moment est aggravée par le jeu social : plus nous aurons manifesté publiquement notre opinion antérieure, plus nous répugnerons à la renier. C'est le piège dans lequel se sont trouvés pris tous ceux qui n'ont pas pu ou su recevoir simplement la bonne nouvelle manifestée par Jésus, et qui les a amenés progressivement à s'enfermer toujours plus profondément dans la réaction, jusqu'au complot pour le faire périr.


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