Au casse-pipe
« Il n'est pas de disciple au-dessus du maître, ni de serviteur au-dessus de son seigneur. Il suffit au disciple de devenir comme son maître, et au serviteur, comme son seigneur. S'ils appellent le maître de la maison Béelzéboul, combien plus ceux de sa maison !
« Donc, ne les craignez pas : car rien de couvert qui ne sera découvert, rien de caché qui ne sera connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites dans la lumière ! Ce qu'à l'oreille vous entendez, clamez sur les terrasses !
« Ne craignez pas les tueurs du corps : l'âme, ils ne peuvent la tuer. Craignez plutôt qui peut et âme et corps perdre dans la géhenne ! Est-ce que deux moineaux ne se vendent pas un sou ? Et pas un d'eux ne tombe sur la terre à l'insu de votre père ! Et vous, même les cheveux de votre tête, tous, sont dénombrés ! Donc, ne craignez pas : plus que beaucoup de moineaux, vous êtes précieux, vous !
« Ainsi, qui se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi, je me déclarerai pour lui, devant mon père qui est dans les cieux ! Et qui me niera devant les hommes, je le nierai, moi aussi, devant mon père qui est dans les cieux !
voir aussi : Quand faut y aller..., La fleur au fusil, Pires que le diable !, Choisir son camp, N'ayez pas peur !
Quel changement de ton, par rapport à hier ! Ce discours a commencé comme un envoi pour témoigner, mais il n'était pas question de s'imposer : ceux qui ne voulaient pas en entendre parler, ma foi, tant pis pour eux, voilà tout. Puis est venue la question des persécutions, supposées, prévues, et là encore, conseil de prudence, pas la peine de faire du zèle, si on peut y échapper il ne faut surtout pas s'en priver. Mais aujourd'hui, nous avons l'impression du discours du gradé qui envoie la bleusaille sous la mitraille sans aucun remord, sans que ça lui pose le moindre cas de conscience... Allez-y les petits gars, n'ayez pas peur, ils ne peuvent tuer que votre corps, et vous sauverez ainsi votre âme, et, en sous-entendu, si au contraire vous reculez, c'est là que vous la perdrez. Et, pour appuyer encore le propos, on invoque Jésus lui-même, qui serait paraît-il dégoûté de celui ou celle qui calerait dans de telles circonstances. C'est une machine de guerre, qui nous est ici révélée, celle qui justifiera les croisades et les pires exactions.
On trouve le même matériau chez Luc (6, 40 ; 12, 2-9) aussi, mais déjà en deux endroits différents, et dans des contextes tous les deux différents de celui-ci chez Matthieu. De plus, Luc n'a pas le "s'ils appellent le maître Béelzeboul...", non plus l'injonction de "dire au grand jour et clamer sur tous les toits", non plus il n'affirme que Jésus "renierait devant le Père" qui l'aurait renié. En tout ceci, Luc est donc nettement moins extrémiste que Matthieu, qui a clairement forcé le trait pour donner un air de discours de combat à ce passage. Mais son innovation la pire est encore cette scission entre le corps et l'âme, qu'il introduit ici de manière très nette, là où Luc est resté dans des formulations beaucoup plus floues. C'est d'ailleurs ici le passage des évangiles où une telle opposition/séparation est exprimée le plus abruptement. Avec un tel arrière-plan métaphysique, il est certain qu'on peut façonner des kamikazes, des "fous de Dieu" schizophrènes, capables de mépriser leur vie, et celle des autres, rien que pour des idées. Bref, on entre dans l'aliénation, et c'est certainement ce qui fait le plus peur, dans ce passage de Matthieu.
Il est surprenant que ce soit chez Matthieu qu'on trouve cet arrière-plan en provenance directe de la métaphysique grecque, qui fera tant de mal par la suite, et au christianisme, et à notre culture occidentale dans son ensemble, au point que la plupart d'entre nous vivons encore dans cette sorte de coupure de notre corps, qui nous fait le considérer comme une sorte de machine. Ne pensons-nous pas spontanément que nous "sommes" l'ensemble de nos idées, de nos pensées, et à la rigueur de nos sentiments, mais que nous "avons" un corps ? Ce "avoir" un corps nous trahit au-delà de toute dénégation : nous le considérons comme notre propriété, donc comme extérieur à nous, et non pas comme une partie de nous de plein droit. Nous vivons bien avec notre corps comme s'il était un genre de véhicule, ou de maison, mais nous nous considérons nous-même comme n'étant que le conducteur du véhicule, ou l'habitant de la maison. Le corps est pour nous un ustensile, nécessaire à notre expression, à la réalisation de nos désirs, mais nous croyons que ce que nous sommes réellement, c'est autre chose, c'est un "moi" séparé, d'une autre nature, qui décide de ce qu'il veut exprimer, et qui bénéficie de la réalisation de ces désirs.
Dans l'anthropologie hébraïque, il n'en va pas du tout ainsi. L'être humain est un tout ; corps, volonté, sentiments, pensées : tout ceci est inséparable. Et quand le corps meurt, tout meurt. Quand Jésus est mort, il n'y a pas eu quelque chose comme une âme — composée de ses pensées si élevées, de son amour si universel, de son désir si constamment tourné vers le Père — qui aurait survécu... Dans la mort, tout meurt. Et ensuite, toujours selon le judaïsme de l'époque de Jésus, soit c'est la fin, on termine au schéol, le pays de l'oubli, soit, si on en a été jugé digne, on est ressuscité par Dieu, c'est-à-dire qu'on est re-créé par lui, entièrement. C'est là l'expression de ce à quoi les juifs croyaient (du moins les pharisiens, puisque les sadducéens ne croyaient pas à la résurrection), et c'est ce qu'exprime Luc, d'une manière légèrement différente, mais qui reste beaucoup plus proche que Matthieu, dont il est possible qu'il ait été ici victime d'une réécriture ultérieure. On n'est bien sûr pas obligé d'adhérer à cette formulation juive de la résurrection, mais elle est pourtant plus proche de la réalité que l'idée transmise par vingt siècles de christianisme — après l'avoir prise chez les Grecs — d'une âme qui survivrait à la mort !


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