Se la couler douce
« Venez à moi vous tous qui peinez, qui êtes chargés, et moi, je vous reposerai. Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi, parce que je suis doux et humble de cœur. Et vous trouverez du repos pour vos âmes. Car mon joug est bienfaisant, et ma charge, légère. »
voir aussi : En ce temps-là, Petit, c'est beau, Fastoche ?, Petits, petits, petits !, Repos éternel, Trop facile, Solution de facilité, Aime, et fais ce que tu veux, Union libre, Vie facile, Remise de peine, Offre alléchante, A qui irons-nous ?
Voilà un texte qui peut donner lieu à de nombreuses interprétations, pas forcément les plus judicieuses, et même parfois carrément fallacieuses. Son sens le plus vraisemblable, initialement, parle sans doute simplement du contraste entre les plus de 600 commandements recensés dans la Torah, et le seul que Jésus considérait comme essentiel : aimer Dieu, ou aimer son prochain — les deux étant selon Jésus la même chose. Vu ainsi, il n'y a pas photo ! Le "joug" de Jésus (mot traditionnel faisant allusion à l'autorité d'un rabbi sur ses disciples) est bien infiniment plus léger que celui de nombre de ses concurrents... Rien que par rapport à Jean Baptiste, avec son modèle de vie ascétique, Jésus fait figure d'un fieffé épicurien : pas de jeûnes systématiques plusieurs fois par semaine, toujours prêt quand on l'invite à un festin, fréquentant le tout-venant des collabos et des prostituées, se souciant des règles de pureté comme de sa première chemise. Ouf ! on peut se sentir plus léger, à ce compte-là ! Trop, peut-être ; est-ce qu'il n'y aurait pas un blême quelque part, une anguille sous roche ?
Il est vrai que Matthieu est pourtant le seul évangéliste qui ait parlé de ne pas négliger un seul "iota", pas un seul "accent", de la Torah, et c'est certainement lui qui semble le plus accroché aux formes traditionnelles du judaïsme. Alors, qu'en même temps, il soit aussi le seul qui nous rapporte cette péricope d'aujourd'hui doit nous poser question. Et nous pouvons nous rappeler de ce qu'il disait dans les débuts du sermon sur la montagne, à propos de notre justice qui devait dépasser celle "des scribes et des pharisiens" : "tu ne tueras pas" devenant "tu ne te mettras même jamais en colère" et finalement "tu aimeras tes ennemis". Eh oui, on peut simplifier les plus de 600 commandements, parce qu'ils ne sont réellement que des déclinaisons en différents cas plus ou moins concrets d'un seul et même amour universel auquel nous sommes appelés. On peut simplifier les plus de 600 commandements en les remplaçant par un seul, mais celui-ci est en réalité beaucoup plus exigeant, à lui seul, que tous les autres... Parce qu'il nous demande de ne pas nous contenter de nous justifier sur des règles extérieures, mais de nous examiner en conscience en nous-mêmes, et notre conscience sait bien, elle, que nous pouvons toujours mieux faire, toujours nous améliorer.
Le "joug", les règles, sont effectivement beaucoup plus simples. Leur mise en œuvre, par contre, est plus exigeante, et si on a été habitué à modeler son comportement uniquement sur des normes externes, on peut même trouver que c'est beaucoup trop difficile de changer ainsi de paradigme. C'est la raison pour laquelle très vite le christianisme s'est mis à édicter ses propres lois, ses obligations, ses fourches caudines, ses rites, etc., etc., pour remplacer les anciennes. Et il ne faut pas nécessairement en rendre responsables les seules nouvelles autorités et leurs motivations, néanmoins certainement, non dénuées d'appétits de pouvoir. Ce sont les "fidèles", les "laïcs", aussi, qui les ont réclamés. Il est difficile de se retrouver avec sa seule conscience pour s'orienter, quand on s'est toujours appuyé sur des bases qu'on considérait comme solides parce que "révélées", voulues par Dieu, et pouvant donc s'imposer sans qu'on ait à se poser de questions. Il y a là un excellent antidote au doute fondamental existentiel qui habite notre nature d'êtres humains. Allons donc à la messe et à confesse, tâchons d'être aimables et même charitables avec ceux que nous croisons, et pour le reste faisons tranquillement nos petites affaires ; puisque tout ceci doit nous assurer d'une vie éternelle, que vouloir d'autre ?


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