Reprise du flambeau
En ce temps-là, Hérode, le tétrarque, entend la renommée de Jésus. Il dit à ses serviteurs : « Celui-ci, c'est Jean le baptiseur. Lui, il a été réveillé des morts : aussi les puissances opèrent en lui. »
Car Hérode avait saisi Jean, l'avait lié et mis en prison à cause d'Hérodiade, la femme de Phiippe son frère. Car Jean lui disait : « Il ne t'est pas permis de l'avoir ! » Voulant le tuer, il craint la foule, parce qu'ils le tenaient pour un prophète.
Arrive l'anniversaire d'Hérode. La fille d'Hérodiade danse au milieu, et charme Hérode au point qu'avec serment il déclare lui donner ce qu'elle demandera. Elle, mue par sa mère : « Donne-moi, dit-elle, ici sur un plateau, la tête de Jean le baptiseur ! » Attristé, le roi, à cause des serments, et des commensaux, ordonne qu'elle soit donnée : Il expédie décapiter Jean dans la prison. Sa tête est apportée sur un plateau, donnée à la jeune fille : elle l'apporte à sa mère.
Ses disciples s'approchent, prennent le cadavre et l'ensevelissent. Ils viennent l'annoncer à Jésus.
voir aussi : Dans la cour des grands, Revenant, Hérode et sa conscience
C'est un récit haut en couleurs, qui a fait rêver (ou cauchemarder) au travers des siècles. De nombreux artistes, plasticiens, musiciens, s'en sont inspirés. Pensez donc : du sexe, de la violence, comment pourrait-on trouver plus vendeur ? une jeune fille à peine nubile, une mère manipulatrice, un potentat redouté devenu gâteux, et cette tête sur un plateau : on est même dans le gore. Et pourtant tout ceci ne présente aucun intérêt pour les évangélistes. Ils se moquent complètement des manœuvres d'Hérodiade, des charmes supposés de sa fille, de cette histoire sordide de tête. Ils auraient pu expédier la chose en une phrase : Jésus apprend qu'Hérode a fait tuer Jean. Tout y est : d'une part la mort de Jean qui pousse Jésus en première ligne, d'autre part la menace Hérode qui se rapproche de lui.
Et encore... on peut remarquer que l'évangile de Jean ne fait nulle part allusion à des menaces d'Hérode en direction de Jésus, ni à la mort du Baptiste. Pour Hérode, c'est normal, l'auteur judéen n'a que très peu d'intérêt pour ce qui a pu se passer en Galilée. Pourtant, il nous rapporte l'épisode qui va suivre, la multiplication des pains, mais il n'a pas jugé bon d'en reprendre le contexte tel que donné dans la tradition synoptique. Quant au Baptiste, c'est pour lui de l'histoire ancienne. Il lui a fait mettre dans la bouche un "lui doit croître et moi décroître" dès les débuts du ministère public de Jésus, qui l'avait déjà effacé du paysage. Pas besoin qu'il meure pour que Jésus ait le champ complètement libre. L'évangéliste a une trop haute idée de Jésus pour accepter de le laisser dépendre de ce genre de circonstances. On le sait, la christologie de cet évangile est la plus haute des quatre. C'est un Jésus bardé d'omniscience qui vient nous rendre visite par condescendance et n'a qu'une hâte, se tirer de là vite fait.
Nous ne sommes donc pas surpris que Jean n'ait pas repris l'histoire de la danse de Salomé. Mais, parmi les synoptiques aussi, nous avons Luc qui en a fait autant ! S'il fait allusion à la décollation de Jean sur instigation d'Hérode, c'est uniquement dans les réflexions de ce dernier, à propos de la croyance que Jésus puisse être un avatar du Baptiste revenu des morts. Il mentionne donc que Jean a été tué antérieurement, mais il ne veut pas établir de lien entre cette mort et la multiplication des pains. Il ne conserve que les ruminations d'Hérode, mais en les modifiant. Là où, pour Marc et Matthieu, Hérode adhère à la croyance de Jésus comme réincarnation de Jean, ce qui signifie implicitement qu'il veut le faire tuer lui aussi, Luc soutient qu'au contraire, pour Hérode, Jésus ne peut pas être Jean, puisqu'il l'a fait mourir lui-même ! Luc décrit un Hérode qui, seul, garde la tête froide contre les superstitions populaires, et qui, finalement, ne s'intéresse à Jésus que par pure curiosité. Luc a vidé de toute signification cet épisode. La multiplication des pains n'a pour lui pas plus de rapport avec une menace croissante de la part d'Hérode qu'avec la disparition de l'ancien maître de Jésus.
Matthieu est donc le seul à avoir vraiment suivi Marc sur ce coup-là. Et Matthieu a même été encore plus loin. Marc, en effet, n'a rapporté l'anecdote des circonstances de la mort de Jean que comme une incise, un retour sur image d'un événement passé, un rappel des faits antérieurs. Sur ce canevas, Matthieu a inventé une curiosité très en avance pour son époque, le voyage temporel. Vous ne l'aviez pas remarqué ? pourtant... le récit de Matthieu, depuis ses débuts, nous a amené jusqu'à ce moment où Hérode entend parler de Jésus. À ce moment-là, il y a déjà un certain temps que Jean est mort. Pourtant, après nous avoir amené jusqu'à ce moment postérieur à la mort de Jean, Matthieu va nous faire continuer maintenant à partir de cette mort : les disciples de Jean enterrent leur maître et viennent en informer Jésus, lequel va alors se retirer au désert, où des foules vont le rejoindre, lui-même va leur donner du pain, etc... jusqu'à la mort sur la croix. Jésus est remonté dans le temps ! Serait-ce un miracle de plus à son actif ? c'est en tout cas un signe fort de l'importance que Matthieu accorde à cette mort de Jean.


Commenter cet évangile