Multiplication mythique
Jésus entend, il se retire de là, en barque, vers un lieu désert, à part. Et les foules entendent : elles le suivent à pied, des villes. En sortant, il voit une foule nombreuse. Il est remué jusqu'aux entrailles pour eux : il guérit leurs invalides.
Le soir venu, les disciples s'approchent de lui en disant : « Le lieu est désert. L'heure déjà est passée. Renvoie donc les foules, qu'ils s'en aillent dans les villages s'acheter des aliments. » Jésus leur dit : « Ils n'ont pas besoin de s'en aller. Donnez-leur, vous, à manger. » Ils lui disent : « Nous n'avons ici que cinq pains et deux poissons. » Il dit : « Apportez-les moi ici. »
Il ordonne aux foules de s'installer sur l'herbe. Il prend les cinq pains et les deux poissons, il lève le regard au ciel. Il bénit, partage et donne aux disciples les pains, et les disciples, aux foules. Ils mangent tous et se rassasient. Ils enlèvent les parts en surplus : douze couffins pleins ! Ceux qui ont mangé étaient quelque cinq mille hommes, sans compter femmes et enfants.
voir aussi : On fait les comptes, Donne-nous aujourd'hui, Banquet improvisé
Jésus vient d'apprendre la mort de Jean Baptiste. Il a besoin de se retrouver seul. Il prend une barque, s'éloigne, longe la côte, jusqu'à ce qu'il trouve un lieu désert. Là, il aborde et s'avance dans les collines. Mais il n'est pas parti assez loin. Sur le rivage, les foules ont suivi des yeux sa barque tout en faisant mouvement dans le même sens. Elles ont un peu de retard sur lui, mais elles trouvent la barque, puis Jésus lui-même en suivant ses traces. Et voilà, Jésus est encore pris au piège de ses entrailles. C'est plus fort que lui, il commence à savoir que ces guérisons sont un piège, mais il n'y peut rien. Il guérit. Puis voilà le soir qui arrive, et surgissent les disciples, sortant on ne sait trop d'où. Ils n'étaient pas dans la barque avec Jésus. Sont-ils venus avec la foule ? on ne nous l'a pas dit. Leur remarque est pleine de bon sens : il est temps que chacun reparte chez lui, regagne ses pénates pour se restaurer et dormir. Telle est la façon dont Matthieu veut que nous nous représentions cette scène centrale du parcours de Jésus.
Pour Marc, cela commence au retour des apôtres de mission. Ils sont tout excités, avec le besoin de raconter à Jésus ce qu'ils ont vécu, et fatigués aussi. Mais ils en sont empêchés tellement il y a de monde, alors Jésus les emmène en barque sur le lac, à la recherche d'un lieu désert. Mais, sur le rivage, les foules suivent la manœuvre et, devinant où ils vont accoster, y arrivent avant eux. Las ! rien à faire donc pour être tranquilles. Les disciples doivent prendre sur eux, patienter encore pour avoir leur Jésus pour eux, tandis que lui, pris de pitié, se met à les enseigner. On y passe tout l'après-midi ! les disciples rongent leur frein. Quand arrive enfin le soir, ils pensent être au bout de leur peine : ça y est, il va falloir maintenant que tout ce monde pense à reprendre le chemin du retour, cette fois Jésus va être à eux...
Pour Luc, cela commence au retour de mission des apôtres, mais il y a trop de monde, or, Jésus voudrait pouvoir être tranquille avec eux, pour un bon débriefing. Ils s'éclipsent donc discrètement, non sans s'être munis au passage de quelques victuailles qui leur tombaient sous la main, cinq pains, deux poissons. Et les voilà sur la route, en direction de Bethsaïde, à une bonne heure de là, discutant en chemin de ce qu'ils ont vécu. Pendant ce temps, le téléphone 'arabe' a fait son office, la foule a fini par apprendre vers où ils étaient partis, s'est mise en route elle aussi, et maintenant, elle les rejoint. Jésus leur fait bon accueil, guérit les malades et enseigne. Puis vient le soir, les apôtres suggèrent que chacun rentre chez soi pour manger, Jésus propose qu'on offre plutôt le repas. Les apôtres lui rappellent qu'ils ont emporté tout juste assez pour eux, et se demandent comment ils vont faire pour ramener assez de nourriture pour tout le monde...
Pour Jean, cela commence par toute une armada qui traverse le lac. Ils étaient à Capharnaüm, avec la foule habituelle autour d'eux. Puis Jésus a eu envie d'aller sur l'autre rive. Sitôt dit, sitôt fait, il s'embarque avec les disciples. Le temps de réagir, c'est toute la flotte de pêche de Capharnaüm qui se lance à leur suite sur le lac. Et on a continué. En accostant, Jésus et les disciples se mettent à gravir une montagne, et bien sûr, derrière eux, la foule en fait autant. Arrivé au sommet, Jésus s'assoit avec les disciples, ils profitent, admirent le paysage. Puis voici les premiers poursuivants qui arrivent. Jésus attaque : "Philippe, où va-t-on bien pouvoir acheter du pain pour tout ce monde ?" C'est une question absurde, ils viennent de se donner la peine de grimper au sommet d'une montagne, ils ne vont pas s'amuser à tout redescendre, puis remonter chargés comme des baudets ! il aurait pu y penser plus tôt, Jésus. Philippe esquive : "De toute façon, ça dépasserait complètement nos possibilités financières !" André, à tout hasard : "Il y a un garçon qui a cinq pains et deux poissons, mais c'est dérisoire !"
La multiplication des pains est une de ces très rares scènes rapportées par les quatre évangélistes. C'est en principe un signe fort de son authenticité, que l'histoire est réelle. Mais de quelle réalité peut-il s'agir, quand on voit les différences de contextes et de traitements donnés par chacun ? Les points communs sont vraiment peu nombreux et se résument en un schéma squelettique : Jésus, des disciples, une foule de cinq mille hommes, cinq pains et deux poissons, le tout près du lac. Voilà pour les grandes lignes. Pour le temps fort lui-même : on fait assoir la foule, Jésus prend les pains et les poissons, et rend grâce. On distribue, tout le monde mange à satiété, et on ramasse les restes qui remplissent douze paniers. Jean introduit deux nuances par rapport aux synoptiques : pour lui, Jésus opère séparément, d'abord sur les pains seuls, qu'il distribue alors lui-même directement à tout le monde, puis il recommence avec les poissons. Pour les synoptiques, Jésus rend grâce et bénit les pains et les poissons ensembles, puis les donne aux disciples qui se chargent de la distribution. Le fait que, chez Jean, Jésus répète à deux reprises les mêmes gestes et distribue lui-même à chacun, nous fait penser à l'institution de l'eucharistie, qui est justement absente de cet évangile.
Voilà, le mot est lâché : ce récit serait-il un mythe ? une histoire symbolique pour nous parler de cette présence de Jésus avec chacun, qu'ils ont vécue après la résurrection et la venue de l'Esprit ? Jean plaide assez dans ce sens, mais Luc aussi : cette marche en route vers une ville, au cours de laquelle Jésus parle aux disciples, suivie de cette bénédiction sur le pain partagé, nous évoque fortement un autre épisode du même évangile, celui d'Emmaüs, dans lequel tout le monde s'accorde à reconnaître le prototype de la liturgie eucharistique ! Alors bien sûr, les choses ne sont pas aussi claires chez Matthieu et Marc, et il est fort probable qu'il y a aussi eu quelque chose qui s'est passé, un événement qui a marqué les esprits. Mais lequel ? bien malin qui pourrait le dire. Les tentatives d'explications rationnelles abondent sur le marché, plus ou moins fantaisistes, mais finalement peu satisfaisantes. Car c'est le symbole qui, ici, est le plus vrai.


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