C'est moi !
Aussitôt il oblige les disciples à monter dans la barque, et à le précéder de l'autre côté, pendant qu'il renverrait les foules. Il renvoie les foules. Il monte sur la montagne, à part, prier. Le soir venu, il était seul, là.
La barque était déjà au milieu de la mer, tourmentée par les vagues, car le vent était contraire. À la quatrième veille de la nuit, il vient vers eux, en marchant sur la mer. Les disciples, le voyant marcher sur la mer, se troublent. Ils disent : « C'est un fantôme ! » Et crient de crainte. Aussitôt Jésus leur parle. Il dit : « Confiance : Je suis. Ne craignez pas. »
Pierre répond et lui dit : « Seigneur, si c'est toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. » Il dit : « Viens. » Pierre descend de la barque, il marche sur les eaux, et vient vers Jésus. Mais quand il voit le vent, il craint. Il commence à couler, il crie en disant : « Seigneur, sauve-moi ! » Aussitôt Jésus tend la main et le saisit. Il lui dit : « Minicroyant ! Pourquoi as-tu hésité ? »
Ils montent dans la barque, le vent tombe. Ceux de la barque se prosternent devant lui. Ils disent : « Pour de vrai, tu es fils de Dieu ! »
Ils achèvent la traversée et viennent sur la terre, à Gennésareth. Les hommes de ce lieu le reconnaissent : ils envoient vers tout ce pays d'alentour. Ils lui présentent tous ceux qui vont mal. Ils le supplient : seulement toucher la tresse de son vêtement ! Et tous ceux qui touchent sont pleinement sauvés.
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Jésus "oblige" les disciples à monter dans la barque : ils n'en ont aucune envie, ce n'était pas leur idée. Tout le monde était très content de ce qui venait de se passer, un repas gratuit, la puissance de Jésus manifestée devant une telle foule. Les disciples trouvaient que leur affaire était en très bonne voie, c'est-à-dire, comme nous le dit Jean : propulser Jésus comme roi, monter sur Jérusalem avec ce cortège dont les rangs ne cesseraient de grossir... C'est une douche froide pour eux, ils ne comprennent pas : Jésus ne se rend donc pas compte de la chance qu'il représente pour eux, les petits, les perpétuels laissés pour compte, les humiliés de génération en génération ?
Jésus "renvoie" les foules : on se demande presque pourquoi il n'y a pas pensé plus tôt, si c'est si simple que ça. Il est sans cesse harcelé. Nous avons vu que ce rassemblement dans le désert fait justement suite à une de ses tentatives pour fuir les foules : pourquoi donc passe-t-il son temps à jouer à cache-cache avec elles s'il lui suffisait de les "renvoyer" quand il le souhaite ? En réalité, ce renvoi est pratiquement unique dans les évangiles. Les quelques autres cas sont des malades, qu'il a guéris, et qui voulaient s'attacher à ses basques. Mais, ce qu'il a pu faire assez aisément pour des personnes seules, est une autre paire de manches avec une foule de cinq mille hommes. Il a dû être sacrément persuasif, ça devait se voir qu'il ne souffrirait pas qu'on s'oppose à sa décision, pour qu'un tel monde comprenne et obtempère ! Non, ce renvoi n'a rien d'anodin, pas plus que le premier renvoi, celui des disciples. Jésus est outré : il vient de comprendre le coup du "le faire roi". Il vient de comprendre que ses disciples ont essayé de le manipuler, que ces cinq mille hommes ne sont pas que le fruit du hasard, qu'on est en train de bâtir des châteaux en Espagne sur son dos.
Jésus a piqué une grosse colère : il n'y a pas de raison d'interdire à Jésus de ressentir et de manifester un tel sentiment. Ce n'est pas parce que les évangiles font tout pour nous donner une image très lisse, très policée, de Jésus, qu'on doit être dupes. Autant pour la scène des marchands du Temple, on peut s'interroger sur le degré de violence réelle qu'il a pu manifester, étant donné que c'était un esclandre qu'il avait préparé et mis en scène avec des buts précis, autant ici de tels arguments ne peuvent tenir. Jésus est blessé, personnellement. Même s'il subodorait les tenants et aboutissants de la situation, qu'il s'était rendu compte que les gens ne l'écoutaient pas et ne le suivaient que pour le merveilleux, qu'il se doutait bien que les zélotes ne pouvaient que chercher à récupérer cette effervescence qu'il suscitait, qu'il savait que certains de ses disciples pouvaient leur prêter une oreille complaisante. Jésus n'était ni idiot, ni aveugle. Mais il n'a jamais voulu non plus condamner personne sans savoir. Le principe du bénéfice du doute. Il espérait que les disciples lui faisaient quand même confiance, il voulait croire qu'ils étaient capables de résister aux sirènes. Ce sont ces espoirs qui viennent de mourir, cette confiance qui vient d'être trahie. Jésus ne tombe peut-être pas de très haut, mais il est quand même meurtri.
Le soir, il est là, seul. C'est la seule fois où Matthieu nous dit que Jésus prie, si on excepte la nuit à Gethsemani. C'est important, c'est gros, ce qui s'est passé ! Jésus a un besoin vital de ce temps de retour sur lui-même pour savoir ce qu'il va faire maintenant. Comme à Gethsemani, il est tenté de tout laisser tomber. Il est vraiment seul, désormais. Il ne peut plus compter sur ces hommes qu'il croyait être ses proches, ses amis, peut-être ses lieutenants. Il sait qu'il n'arrivera pas à les sortir de leur vision terrestre, matérielle, du Royaume. Il les a blessés, eux aussi. Il l'a bien vu quand il les a obligés à reprendre cette barque sans lui. Eux aussi sont déboussolés, en proie au tourment, eux aussi sont en train de ramer dans la nuit contre vents et marée... Il pense à eux, et il a encore pitié. Il les rejoint dans leur galère : me voilà, oui, c'est moi ! Rien de glorieux, dans tout ça, ni de très enthousiasmant. Il ne sait toujours pas ce qu'il va faire désormais, il sait seulement qu'il ne peut pas les laisser tomber, alors il est là. Il va lui falloir encore un peu de temps pour que murisse en lui une décision, qui lui sera confirmée à la transfiguration : marcher hardiment sur Jérusalem, mais avec pour seules armes ses mots, sa parole. Pour l'instant, il est juste là, fidèle.
Pierre, qui a compris ce qu'il a pu en coûter à Jésus d'être revenu vers eux, se dit qu'il pourrait bien essayer de faire lui aussi un pas vers lui... bon, passons ! Il faudra la venue d'un autre souffle, l'Esprit, pour libérer les disciples. En attendant, tout peut recommencer comme avant, en apparence du moins. Les foules, les malades, les disciples aussi, qui vont vite oublier ce qui s'est passé et retrouver avec délices les mêmes ornières. C'est le jeu ! Jésus le savait : il est seul, avec son Père. Il est.


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