Les sirènes du large
Jésus sort de là, il se retire du côté de Tyr et Sidon. Et voici, une femme, Cananéenne, elle sort de ces frontières. Elle criait en disant : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille va mal : elle a un démon. »
Mais il ne lui répond pas une parole. Ses disciples s'approchent. Ils le sollicitent en disant : « Renvoie-la, parce qu'elle crie après nous. » Il répond et dit : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. »
Elle vient et se prosterne devant lui en disant : « Seigneur ! Secours-moi ! » Il répond et dit : « Il n'est pas beau de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiots. » Elle dit : « Oui, Seigneur ! Et justement les chiots mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ! » Alors Jésus répond et lui dit : « Ô femme ! Elle est grande, ta foi ! qu'il advienne comme tu veux ! » Sa fille est rétablie dès cette heure-là.
voir aussi : Fille de chienne, Débordé par la gauche, On n'est pas des chiens !
La liturgie nous a fait sauter un passage entre hier et aujourd'hui, et elle nous en fera encore sauter un autre demain, mais ce n'est pas très important. Jésus vient de mesurer l'ampleur du fossé entre ce qu'il a essayé de transmettre et ce que les foules et les disciples sont capables de recevoir. Cela lui a fait un choc tel qu'il a pu être tenté de tout laisser tomber. Finalement il a repris contact avec les disciples, par pure fidélité dans son amour pour eux, mais il reste entre deux, en attente d'un signe de son Père. Ce signe viendra, ce sera ce qu'on appelle la transfiguration, mais nous sommes incapables de dire combien de temps cette période a duré, et pouvons difficilement nous prononcer si tel ou tel épisode s'est produit pendant cette période, avant, ou après. Parce que, extérieurement, tout continue comme auparavant. Les foules continuent de venir se faire guérir, les disciples ré-embrayent progressivement sur leurs rêves de prise du pouvoir, c'est pour Jésus seul que tout a changé. Tout au plus pouvons-nous imaginer qu'au cours de cette période il se faisait un peu plus tirer l'oreille pour guérir ou exorciser.
Regardons quand même quels sont ces épisodes censés se dérouler entre la multiplication des pains et la transfiguration. Matthieu a pratiquement conservé tout ce que Marc rapporte sur cette période, ils sont donc deux à relater successivement et pour l'essentiel : une discussion avec les pharisiens sur la question de la pureté, la cananéenne d'aujourd'hui, une seconde multiplication des pains, un second intermède avec les pharisiens, et enfin la discussion bien connue entre Jésus et les disciples, où Pierre professe que Jésus est le Messie, Jésus réfute en annonçant la Passion, Pierre proteste et se fait traiter de Satan. Luc, pour sa part, n'a conservé que cette discussion entre Jésus et les disciples, et il a sans doute eu bien raison, c'est le plus important : Jésus essaie de les faire sortir de leurs conceptions terrestres et matérielles du Royaume. Même si en fait, à ce moment-là, Jésus n'avait pas encore pris sa décision de monter à Jérusalem, le principe reste vrai. Ils ont voulu le faire roi, lui répond qu'il sera tout au plus le serviteur souffrant.
Que peut venir faire, dans ce contexte, cette histoire de Cananéenne ? Ce n'est pas forcément complètement incongru. Jésus se ressent comme dans une impasse. Il sent bien le mur, l'abîme, d'incompréhension entre ses interlocuteurs galiléens et lui. Pourquoi n'aurait-il pas été tenté par le filon de l'étranger, peut-être arriverait-il plus facilement à parler du Père avec des gens qui n'ont pas dans leur tête tout l'arrière-plan du salut selon les conceptions juives ? Cet épisode est plausible, sans qu'il ne soit certain pour autant. Jésus se rend dans une région frontalière, du côté de Tyr, à l'extrême nord-ouest de la Galilée. Les évangélistes tiennent à dire qu'il reste cependant en Israël : il va "vers" les frontières (Marc), c'est la Cananéenne qui "sort" de la frontière (Matthieu). C'est une question qui travaille Jésus (serait-ce par là que se trouverait ma solution ?), pas une résolution qu'il aurait prise (je vais proposer mon message à ces gens-là). Matthieu en rajoute dans ce sens par rapport à Marc, lui seul a ces premières réactions : Jésus, odieux, qui ignore d'abord superbement la femme, faisant celui qui n'a même pas remarqué sa présence et ne veut pas lui prêter attention, et ce sont les disciples qui le supplient de lui dire quelque chose pour qu'elle arrête de leur casser les oreilles.
Admettons que cet épisode ait eu lieu, et, encore une fois, c'est fort possible, même si les évangélistes nous le rapportent avec leurs points de vue. Jésus admire la foi de la femme : oui, elle a été tenace, elle s'est débattue contre toute sa mauvaise volonté, retournant finalement à son avantage l'argument des petits chiens par lequel il espérait bien l'avoir humiliée et blessée. Elle a su faire fi de son amour-propre par amour pour sa fille. C'est très beau, effectivement. Mais est-ce que ça va plus loin que ce que Jésus a déjà pu rencontrer en Galilée ? Que va-t-il se passer par la suite pour cette femme, aura-t-elle un raisonnement qui ira plus loin que celui de tous les miraculés galiléens ? Rien ne nous l'indique, et on ne voit vraiment pas pourquoi il en serait autrement. Sans doute n'attachera-t-elle pas ses espérances à des notions de Messie et de Royaume qui lui sont étrangères, mais on ne voit pas pourquoi non plus elle entrerait, plus que des juifs, dans une relation avec le Père à la suite de Jésus. À priori, elle va faire comme les juifs, placer Jésus sur un piédestal, l'idolâtrer. La "filière" étrangère est une fausse bonne solution à la situation de Jésus. En tout cas, ce n'est pas celle qu'il retiendra...


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