L'ombre d'Élie
Les disciples l'interrogent en disant : « Que disent donc les scribes : qu'Élie doit venir d'abord ? » Il répond et dit : « Certes, Élie vient et rétablira tout ! Cependant je vous dis : Élie est déjà venu, et ils ne l'ont pas reconnu. Mais ils lui ont fait comme ils ont voulu... Ainsi le fils de l'homme aussi va souffrir par eux. »
Alors les disciples comprennent : c'est de Jean le baptiseur qu'il leur a parlé !
voir aussi : Élie, le retour, Hirondelles égarées, Elie un jour ..., Ainsi finissent les prophètes
Élie est le prophète le plus cité dans les évangiles. C'était aussi le prophète le plus populaire pour les juifs de l'époque de Jésus. Élie est une des deux seules personnes de toute l'histoire du peuple hébreux à avoir eu une fin terrestre vraiment exceptionnelle, puisqu'en fait il n'est pas mort ! Eh oui ! Élie a été "enlevé au ciel", tout comme Luc le dira de Jésus lors de l'ascension, avec cette différence que Jésus était d'abord mort, puis ressuscité... Élie n'ayant donc pas connu la mort, beaucoup s'attendent à ce qu'il revienne pour l'instauration de ce Royaume où plus personne ne la connaîtra, c'est assez logique dans le fond. Alors parfois on pense que c'est lui, le Messie, parfois que ce n'est pas lui mais qu'il l'assistera, en tout cas, le retour d'Élie est attendu comme un signe de la proximité de cet événement auquel tous aspirent.
C'est ainsi que nous voyons Luc (1, 17) affirmer, par la bouche de l'ange qui s'adresse à Zacharie, que Jean Baptiste sera porteur de "l'esprit et la puissance d'Élie", même si, selon l'évangile de Jean (1, 21), Jean Baptiste répondra pour sa part à la délégation du sanhédrin venue enquêter sur ses activités, et qui lui demande s'il est Élie : "Je ne le suis pas". Et dans le texte d'aujourd'hui, c'est Matthieu qui laisse entendre que Jésus aurait tenu Jean pour être cet Élie revenu. La formule n'est quand même pas explicite, Jésus dit seulement que Élie est bien venu, en des termes qui peuvent faire penser qu'il fait allusion à Jean, mais Matthieu seul rapporte que les disciples en ont tiré cette conclusion, alors que Marc, qui a le même passage, ne parle pas de l'interprétation des disciples. Bref, les évangélistes, et derrière eux les premières communautés chrétiennes, sont tous persuadés de vivre effectivement dans les prémices du Royaume, et ont donc besoin d'identifier qui a joué le rôle d'Élie dans ce scénario.
Celui qui a la position la plus curieuse, à ce sujet, est sans doute Luc, qui, alors qu'il a identifié clairement Jean à Élie dans son récit des origines, va construire une image de Jésus parallèle à celle d'Élie sur de nombreux points. Lors du rejet par sa ville natale, qu'il situe comme première scène de son ministère public, Luc (4, 25-26) seul fait rapporter par Jésus que Élie fut chassé à l'étranger. Luc (12, 49) seul encore fait dire à Jésus : "Un feu ! Je suis venu le jeter sur la terre !", allusion au Siracide (48, 1) qui dit : "Le prophète Élie se leva comme un feu." Chez Luc seul aussi (22, 43) un ange est envoyé réconforter Jésus lors de sa prière à Gethsemani, comme un ange avait été envoyé à Élie quand il fuyait dans le désert. Mentionnons encore la scène de l'ascension, déjà évoquée, où Jésus fut emporté au ciel sous les yeux des disciples, comme Élie l'avait été sous les yeux de son disciple Élysée, le fait est à peu près unanimement reconnu, Luc tenait particulièrement à identifier Jésus à Élie revenu inaugurer le Royaume, au point que ce fait à lui seul permet de douter que l'évangile des enfances, chez Luc, soit du même auteur que le reste du récit.
Il nous reste à examiner le contexte dans lequel est situé le passage d'aujourd'hui. Il s'agit d'un enchaînement très symbolique, porteur d'une signification très forte, ce qui le fait certainement remonter très tôt dans la prédication chrétienne. C'est quasiment une mini-catéchèse. Nous voyons d'abord les disciples affirmer à Jésus qu'il est le messie, ce à quoi il leur répond en annonçant qu'il va devoir souffrir sa passion. Puis nous avons la transfiguration, avec justement Élie et Moïse, moment de grâce dans lequel Pierre, Jacques et Jean aimeraient s'installer et demeurer toujours, tandis que les disciples restés 'en-bas' se prennent un four dans ce qu'ils imaginent être leurs pouvoirs de guérison. À ces illusions d'être arrivés et établis, Jésus répond en annonçant une seconde fois sa passion à venir. Enfin suit une discussion entre les disciples pour savoir qui est le plus grand parmi eux — en fait des tractations pour composer le futur gouvernement dont ils ne doutent pas qu'ils y tiendront les premiers rôles — à laquelle Jésus répond par une troisième annonce de sa passion. Notre passage d'aujourd'hui, inséré entre la tentative de Pierre de planter leur tente sur la montagne et l'engueulade des disciples restés en bas, vient là comme un cheveu dans la soupe !


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