Pitié !
Alors Pierre s'approche et lui dit : « Seigneur, combien de fois mon frère péchera-t-il contre moi et lui remettrai-je ? Jusqu'à sept fois ? » Jésus lui dit : « Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept !
« Aussi le royaume des cieux ressemble à un homme, un roi, qui veut régler ses comptes avec ses serviteurs. Quand il commence à régler, on lui en amène un qui doit dix mille talents. Comme il n'a pas de quoi rendre, le seigneur ordonne de le mettre en vente, et la femme, et les enfants, et tout ce qu'il a : pour rendre. Le serviteur donc, tombant à ses pieds, se prosternait devant lui en disant : “Patiente avec moi, et je te rendrai tout !” Remué jusqu'aux entrailles, le seigneur de ce serviteur le délie et lui remet sa créance.
« En sortant, ce serviteur trouve un de ses co-serviteurs qui lui devait cent deniers. Il le saisit à le suffoquer et dit : “Rends, si tu dois !” Son co-serviteur donc, tombant à ses pieds, le suppliait en disant : “Patiente avec moi, et je te rendrai.” Il ne veut pas, mais il s'en va le jeter en prison jusqu'à ce qu'il rende son dû. Ses co-serviteurs voient ce qui est arrivé et en sont fort attristés. Ils viennent exposer à leur seigneur tout ce qui est arrivé.
« Alors son seigneur l'appelle à lui et lui dit : “Serviteur mauvais, toute cette dette, je te l'ai remise parce que tu m'avais supplié. Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton co-serviteur, comme moi-même j'ai eu pitié de toi ?” Son seigneur en colère le livre aux tortionnaires jusqu'à ce qu'il rende tout son dû. Ainsi mon père du ciel aussi fera pour vous, si vous ne remettez pas, chacun à son frère, de tout votre cœur. »
Or, quand Jésus achève ces paroles, il s'éloigne de la Galilée. Il vient dans les frontières de la Judée, au-delà du Jourdain. Des foules nombreuses le suivent : il les guérit là.
voir aussi : Le grand pardon, Insolvables, Rapporte boudin, Surendettement, Remets-nous nos dettes
Nous constatons souvent ceci, chez Matthieu : il nous expose une situation morale avec beaucoup d'acuité et de justesse, mais sa conclusion nous laisse un goût d'amertume qui aurait tendance à nous faire rejeter l'ensemble de sa leçon. Il en va ainsi ici, avec l'exposé successif de ces deux débiteurs, et des réactions respectives de leurs créanciers. Le récit fonctionne à merveille, avec l'homme d'abord qui doit une somme faramineuse et qui obtient que sa dette soit purement et simplement annulée, mais qui ensuite, prenant la casquette inverse, se montre d'une dureté impitoyable pour un montant qui n'a rien d'extraordinaire. Tout est dit, je crois. N'importe qui lit ou entend cette histoire en s'arrêtant là en comprend la leçon. Et c'est là que ça se gâte. Avec pour commencer ces compagnons ou collègues qui ne trouvent rien de mieux que d'aller jouer les rapporte-boudin. Matthieu nous a pourtant bien expliqué, hier, que dans de telles situations, où on est témoin d'une injustice sans être directement concerné, la première démarche à laquelle nous sommes invités est d'en parler avec celui qui l'a commise. La mémoire de Mathieu fonctionnerait-elle comme une passoire ?
Mais passons, car le pire est encore à venir, avec ce roi qui s'était montré si magnanime, et dont on peut comprendre qu'il soit choqué par l'attitude de son serviteur, mais enfin, cette dette, il l'avait bel et bien remise, effacée. Il avait "délié" son serviteur, et voici maintenant qu'il lui remet sur le dos une dette qui n'existait plus ? En toute rigueur, cette dette il vient de la créer à partir de rien, et de la lui imputer par une décision purement arbitraire et au moins autant inique que celle qu'il prétend ainsi corriger. On souligne souvent le rapport entre cette parabole et la demande du Notre Père "remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs". Il y a certainement du vrai, là-dedans, mais l'illustration que nous donne Matthieu dans sa parabole n'est pourtant pas acceptable. Nous ne pouvons pas nous accommoder d'un Dieu qui pourrait revenir sur sa parole.
D'une manière générale, c'est le problème de Matthieu, de tout interpréter en termes de carotte et de bâton. Cette tendance s'explique par le contexte de sa communauté, qui se trouvait dans un cul-de-sac, dans une attente exacerbée du retour de Jésus, de la fin des temps vue comme un événement extérieur et collectif, universel. Fatalement, une telle espérance est sans issue, et ne peut mener qu'à une discipline de plus en plus sévère, d'une part pour tenir les troupes, mais aussi vis-à-vis de soi-même, se culpabilisant d'être responsable du non avènement du grand jour. Ceci ne veut pas dire que nous puissions espérer faire quelque progrès spirituel que ce soit sans apprendre à "remettre les dettes" de nos débiteurs... Mais il n'y a nul besoin de faire appel à ce qui a tous les aspects d'une vengeance divine pour le comprendre !
Il faudrait, pour commencer, se demander s'il existe réellement quelque chose comme une "dette" que nous aurions vis-à-vis de Dieu. Quelle image de Dieu est sous-tendue par une telle idée : est-ce pour nous avoir créés ? mais alors cette création n'était pas un acte gratuit. Est-ce pour l'avoir trahi par le péché originel ? mais à nouveau de quelle gratuité parle-t-on, qui avait mis des conditions au don ? Réellement, le Dieu vis-à-vis duquel nous aurions des dettes ressemble furieusement aux hommes dans tout ce qu'ils ont de plus détestable... Par contre, nous avons bien d'innombrables dettes, et que nous ne pourrons jamais rembourser, mais c'est à l'égard de tous ceux que nous avons rencontrés et que nous rencontrons dans nos vies, ainsi que de la nature qui nous a donné la vie. Alors si on identifie Dieu aux uns et aux autres, dans ce sens, oui, on peut dire que nous avons des dettes envers lui. Mais lui aussi, dans ce cas, en a envers nous. Et c'est pourquoi le seul chemin possible dans la vie est celui où nous apprenons à donner, sans tenir de comptabilité, sinon nous sommes aussi incapables de recevoir.


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