Tout, tout, tout...
« Si ton frère a péché, va, blâme-le, entre toi et lui seul. S'il t'entend, tu auras gagné ton frère ! S'il n'entend pas, prends avec toi encore un ou deux, pour que “sur la bouche de deux témoins, ou trois, soit établie toute affaire”. S'il refuse de les entendre, dis-le à l'Église. Et s'il refuse d'entendre même l'Église, qu'il soit pour toi comme le païen et le taxateur !
« Amen, je vous dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel. Tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. Encore ! Amen je vous dis : si deux d'entre vous s'accordent sur la terre pour demander quoi que ce soit, cela leur adviendra d'auprès de mon père qui est dans les cieux. Car, là où deux ou trois se rassemblent en mon nom, là je suis, au milieu d'eux. »
voir aussi : Accords majeurs, Traits d'union, L'union fait la force, Union sacrée, Modèle communautaire
Voici un passage qui est propre à Matthieu, du moins dans son traitement. On trouve chez Luc (17, 3s) une péricope beaucoup plus courte sur le même sujet initial ("Si ton frère pèche, reprends-le..."), qui fait suite à la même péricope sur les occasions de chute ("certes elles sont inévitables, malheureux cependant celui par qui elles arrivent") que Matthieu vient aussi de nous rapporter. Nous avons donc affaire au canevas de la source Q, mais, soit Matthieu s'est permis de nombreuses broderies, soit Luc s'est permis au contraire de grandes coupes sombres, dans cette source commune. C'est en fait la première option qui est la plus vraisemblable. D'abord parce que c'est l'évolution normale dans ce genre de processus : la tradition opère plutôt par accumulation de strates successives sur le substrat initial, plutôt que par soustractions (sinon, il finirait par ne plus rien rester). Et ensuite parce que la tendance générale de Luc a plutôt été de conserver ses sources sous forme de grands blocs inchangés, entre lesquels il a inséré d'autres grands blocs qui lui sont propres, alors que Matthieu a plutôt procédé à l'inverse, éparpillant ses sources en petits morceaux qu'il a ré-assemblés ensuite par thèmes.
Quoi qu'il en soit, le développement proposé ici par Matthieu est à la fois heureux sur l'intention, et à mon sens moins heureux sur le résultat. Sur l'intention : le thème des occasions de chute pose la question de savoir si on peut ou doit faire quelque chose quand on est témoin d'un tel comportement de la part de quelqu'un d'autre. Bien sûr, on pourrait dire : du moment que je ne suis pas celui qu'on fait chuter, ni celui qui fait chuter, je m'en lave les mains. C'est malheureusement un peu ce à quoi on peut aboutir avec la version de Luc (sans doute conforme à la version originelle de la source Q), qui parle seulement du cas du frère qui pèche "contre toi". C'est un peu léger ! On vient de parler quand même de scandales, qui ne peuvent pas ne pas avoir de dimension publique, sociétale. Il faut même aller plus loin : le texte parlait de scandales contre les "petits", précisément contre les enfants (même si Matthieu en a brouillé le sens en parlant de petits "qui croient en Jésus", ce qui peut alors vouloir signifier les chrétiens en général ; ou les croyants de base, comme quand Paul parlera des faibles et des forts). On peut alors se demander si, pour une fois, ce n'est pas Luc qui aura censuré un passage qui pouvait mal passer dans la culture hellénistique dans laquelle il était enraciné.
Matthieu a donc raison de dépasser le seul sujet des "péchés" que peut commettre l'autre contre moi (il va d'ailleurs le développer juste après). Si nous sommes témoins d'actes dirigés contre des personnes qui sont dans l'incapacité de s'en défendre, indépendamment de ce que la loi civile peut dire sur le sujet ou pas, nous avons le devoir moral de nous en mêler. Cependant, c'est la marche à suivre qu'expose Matthieu, qui me semble nettement moins probante. Rien à redire sur le début : en parler d'abord en tête-à-tête avec la personne concernée, c'est normal. Si je suis le seul à être au courant, je n'ai pas non plus à divulguer urbi et orbi ce qu'a fait l'autre, pourvu qu'il reconnaisse ses torts et se reprenne. Rien à redire non plus sur la deuxième étape : si cela ne suffit pas, appeler du renfort ; c'est encore normal, je ne suis pas superman, là où j'ai échoué à faire entendre raison, un autre saura peut-être mieux agir ; et puis les avis convergents de plusieurs peuvent aussi avoir plus de poids. Mais c'est ensuite que les choses se gâtent, dans le processus dont nous parle Matthieu, quand l'objectif cesse visiblement d'essayer de faire changer l'autre, pour finalement ...s'en laver les mains, comme si de rien n'était. On coupe les ponts, on exclut, on rejette dans les ténèbres extérieures : bel aveu d'échec !
Il est certain que, du point de vue de la société, la coercition, qui n'est le plus souvent qu'une telle mise à l'écart forcée si elle ne s'accompagne pas d'une action de réhabilitation, est une nécessité. La société ne peut pas laisser en liberté des tueurs, violeurs, etc. Mais ce n'est clairement pas sur ce registre que se situe Matthieu ! qui s'est contenté de ne développer que la dimension morale de la question. Autant l'Église a le devoir de dénoncer les dérives qu'elle peut constater de la part de ses membres (et on aurait aimé qu'elle le fasse bien plus rapidement et fermement dans de nombreuses occasions tout du long de son existence, ayant même été malheureusement souvent l'instigatrice d'oppressions scandaleusement injustifiables), autant l'anathématisation des personnes qui sont responsables de ces dérives n'a aucun sens. Il y a une nuance, sur ce point, qui peut être difficile à saisir, et à faire comprendre : dénoncer les actes, sans pour autant condamner la personne, passe souvent pour de la complicité qui ne voudrait pas s'avouer, et ce peut être le cas. Mais sur le principe — et si un évangile n'est pas là pour nous parler des principes, ce n'est plus qu'un ouvrage de philosophie comme les autres — il n'y a pas d'hésitation possible. Ce principe de rejet dans les ténèbres extérieures est au contraire la faille par laquelle s'engouffreront toutes les dérives qui n'auraient pas dû être.


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