Partage d'évangile quotidien
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L'enfance de l'art

Mar. 11 Août 2015

Matthieu 18, 1-14 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

À cette heure-là, les disciples s'approchent de Jésus en disant : « Qui donc est le plus grand dans le royaume des cieux ? » Il appelle à lui un petit enfant et le met au milieu d'eux. Il dit : « Amen, je vous dis : si vous ne redevenez comme les petits enfants, point n'entrerez dans le royaume des cieux ! Celui-là donc qui s'humilie lui-même comme ce petit enfant, c'est lui qui est le plus grand dans le royaume des cieux. 

« Qui accueille un tel petit enfant en mon nom, c'est moi qu'il accueille. Qui sera occasion de chute pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est de son intérêt que soit pendue une meule d'âne autour de son cou et qu'il coule dans le gouffre de la mer ! Malheureux le monde à cause des occasions de chute ! Certes, il est inévitable que viennent des occasions de chute. Cependant, malheureux l'homme par qui la chute vient ! 

« Si ta main, ou ton pied, est pour toi occasion de chute, coupe-le ! Et jette-le loin de toi ! Il est bon pour toi d'entrer dans la vie mutilé ou boiteux, plutôt qu'avec deux mains ou deux pieds, être jeté dans le feu éternel. Et si ton œil est pour toi occasion de chute, arrache-le ! Et jette-le loin de toi ! Il est bon pour toi avec un seul œil d'entrer dans la vie, plutôt qu'avec deux yeux, être jeté dans la géhenne de feu. 

« Voyez à ne pas mépriser un seul de ces petits. Car je vous dis : leurs anges, aux cieux, regardent sans cesse la face de mon père, aux cieux.  

« Quel est votre avis ? Qu'un homme ait cent brebis, et que s'égare une seule d'entre elles, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf sur les montagnes pour aller chercher l'égarée ? Et s'il arrive qu'il la trouve, amen, je vous dis : il se réjouit sur elle plus que sur les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. Ainsi est la volonté de votre père dans les cieux : que pas un de ces petits ne se perde. » 

 

 

Saint François, par He-Qi

 

 

voir aussi : Pas un petit, Petits, petits, petits... !, Les petits donnent l'exemple, Petits et grands, Option préférentielle, Enfants scandalisés

Après la transfiguration, et la pique de Jésus contre les disciples ("jusqu'à quand devrai-je vous supporter ?"), toute la troupe est rentrée en Galilée. Selon Marc (9, 33-37), tout du long de ce retour, les disciples restaient en arrière et tenaient entre eux des conciliabules, laissant Jésus ouvrir seul la marche. On imagine sans mal quelle était la teneur de ces ruminations boudeuses : incompréhension, vexation ; les disciples ne comprennent pas le tournant opéré depuis la multiplication des pains, l'abandon pur et simple du projet "conquête du pouvoir", et voilà que maintenant Jésus se met même à les engueuler. Ils en ont gros sur la patate, ils s'en plaignent mutuellement les uns aux autres, et tentent aussi mutuellement de se rassurer : mais non, ce n'est pas possible que Jésus laisse tomber, tout cet espoir qui a été soulevé, tout cet enthousiasme des foules, tout ce potentiel ; nous n'avons pas dû bien comprendre ce qu'il veut vraiment, ou c'est une nouvelle stratégie, Jésus ne veut pas affronter le pouvoir trop ouvertement, il va ruser. Bref, les disciples sont incapables de renoncer complètement à leur rêve, peu à peu ils lui redonnent des probabilités de réalisation, et alors se pose, comme souvent déjà entre eux, la question centrale, leur point de friction incontournable : qui parmi eux sera le premier ministre ?

Cette question s'est posée ici (dans la versions de Marc ; Luc — 9, 46-48 —, tout en maintenant que les disciples se la posaient bien à propos d'eux-mêmes, prétend charitablement qu'ils ne se la posaient qu'à l'intérieur d'eux-mêmes ; il n'y a que Matthieu pour l'avoir transformée en question impersonnelle...). On va la voir aussi bientôt lors de l'épisode avec Jacques et Jean demandant à siéger à la droite et à la gauche de Jésus (Marc 10, 35-41 et Matthieu 20, 20-24) et les dix autres qui s'indignent d'avoir failli se faire passer sous le nez par les deux frères. Cette fois-là, Matthieu prétendra que ce ne sont pas Jean et Jacques qui ont posé la question, mais leur mère... Matthieu veut vraiment nous faire prendre les disciples pour des anges ! Cette nouvelle résurgence de la question nous sera rapportée, en tout cas, juste après la troisième annonce de la Passion, comme celle-ci l'est juste après la seconde annonce. C'était donc bien une tendance lourde qu'avaient les disciples, incapables de dépasser leur conception politique du Royaume, et donc persuadés qu'ils y tiendraient les premiers postes (qui donc d'autre qu'eux ?).

Dans ce contexte, redevenir comme des petits enfants signifie simplement revenir à cet âge où on ne pouvait pas se poser ce genre de questions, surtout dans la culture de l'époque où l'enfant, tout comme la femme d'ailleurs, n'est même pas considéré comme une personne à part entière. Je ne crois pas que l'enfant soit naturellement exempt de désirs de puissance et de domination ! Les disciples, et nous non plus, ne sommes pas invités à faire comme si de tels désirs n'existaient pas en nous, mais plutôt à refuser de les laisser nous mener, en faisant comme si nous étions des enfants, c'est-à-dire, normalement (le phénomène de l'enfant-roi, voire l'enfant tyran, n'existait pas vraiment à l'époque) dans l'incapacité de les réaliser. Cela peut sembler une nuance : refuser de reconnaître le désir, ou refuser de lui permettre de se réaliser. Mais, d'une part, refuser de le reconnaître c'est à peu près assurément le voir ressurgir plus tard avec encore plus de force, éventuellement sous une autre forme. Tandis que, d'autre part, lui permettre de se réaliser est en réalité impossible, quoi qu'on en pense. Nous savons bien, pour peu que nous fassions preuve d'un minimum d'honnêteté, que nos désirs ne sont, jamais, satisfaits ! La réalisation d'un désir est toujours un leurre, puisque, une fois soit-disant réalisé, il ressurgit toujours alors sous une forme encore plus subtile ou plus extrême.

La sagesse est donc là : reconnaître nos désirs, accepter que nous les ayons, et, accepter que, par nature, ils ne peuvent pas être satisfaits. À ce moment-là seulement, mais il faut en faire l'expérience pour le comprendre, s'opère un retournement paradoxal, où le désir non satisfait devient source de satisfaction, de contentement, de libération même. Et je ne parle pas ici de masochisme !

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