Les petits donnent l'exemple
À cette heure-là, les disciples s'approchent de Jésus en disant : « Qui donc est le plus grand dans le royaume des cieux ? »
Il appelle à lui un petit enfant et le met au milieu d'eux. Il dit : « Amen, je vous dis : si vous ne redevenez comme les petits enfants, point n'entrerez dans le royaume des cieux ! Celui-là donc qui s'humilie lui-même comme ce petit enfant, c'est lui qui est le plus grand dans le royaume des cieux.
« Qui accueille un tel petit enfant en mon nom, c'est moi qu'il accueille. Qui sera occasion de chute pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est de son intérêt que soit pendue une meule d'âne autour de son cou et qu'il coule dans le goufre de la mer ! Malheureux le monde à cause des occasions de chute ! Certes, il est inévitable que viennent des occasions de chute. Cependant, malheureux l'homme par qui la chute vient !
« Si ta main, ou ton pied, est pour toi occasion de chute, coupe-le ! Et jette-le loin de toi ! Il est bon pour toi d'entrer dans la vie mutilé ou boiteux, plutôt qu'avec deux mains ou deux pieds, être jeté dans le feu éternel. Et si ton œil est pour toi occasion de chute, arrache-le ! Et jette-le loin de toi ! Il est bon pour toi avec un seul œil d'entrer dans la vie, plutôt qu'avec deux yeux, être jeté dans la géhenne de feu. Voyez à ne pas mépriser un seul de ces petits. Car je vous dis : leurs anges, aux cieux, regardent sans cesse la face de mon père, aux cieux.
« Quel est votre avis ? Qu'un homme ait cent brebis, et que s'égare une seule d'entre elles, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf sur les montagnes pour aller chercher l'égarée ? Et s'il arrive qu'il la trouve, amen, je vous dis : il se réjouit sur elle plus que sur les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. Ainsi est la volonté de votre père dans les cieux : que pas un de ces petits ne se perde. »
voir aussi : Petits et grands, Option préférentielle, Enfants scandalisés
"Qui est le plus grand ?" : cette question, les trois synoptiques la placent pareillement, après la seconde annonce de la Passion. C'est dans Marc qu'on comprend le mieux pourquoi cette question est rapportée à ce moment-là. Pour lui, en effet, cette question est d'abord un objet de dispute entre les disciples pendant leur retour à Capharnaüm. Il s'agit donc de montrer le contraste entre Jésus, qui vient de leur dire qu'il va être arrêté et sans doute exécuté, et les disciples qui n'ont rien écouté et ne se posent qu'une question : lequel d'entre eux va être le premier ministre dans le nouveau royaume d'Israël. On ne peut pas douter que c'est là le sens de cette question, c'est la seule raison possible pour qu'elle puisse générer une dispute. Les efforts de Jésus pour ébranler leurs conceptions du Royaume sont donc comme des coups d'épée dans l'eau... Il faut rendre ici hommage à Marc de s'être gardé de la tentation de gommer cet aspect peu reluisant des disciples. Une tentation à laquelle, par contre, ont cédé Luc et Matthieu, chacun à sa manière, en reprenant le récit de Marc.
Luc, pour commencer, atténue l'annonce de la Passion : là où Marc prédit l'arrestation et la mort de Jésus, puis la résurrection, Luc ne conserve que l'arrestation. De plus, il affirme que les disciples n'ont pas compris, non pas parce qu'ils ne voulaient pas comprendre, mais parce que c'était voulu ainsi en quelque sorte par Dieu. À la limite, Luc aurait pu se contenter de ce camouflage, les disciples étaient excusés de n'avoir pas compris, il n'y avait pas de honte pour eux à rester dans leurs rêves de grandeur. Mais Luc a vraiment horreur de charger les disciples, les montrer se disputer lui semble par trop incorrect. Il dit donc que c'était chaque disciple, chacun pour sa part, qui se posait seulement intérieurement la question de savoir qui est le plus grand, et Jésus qui, grâce à ses super-pouvoirs de lecture dans les pensées des autres, a compris qu'il y avait là un sujet à aborder pour faire avancer le schmilblick ! Cette fois, tout est parfait du point de vue de Luc.
Et notre Matthieu, maintenant. Comme nous l'avons vu hier, pour commencer, il intercale, entre l'annonce de la Passion et la question "qui est le plus grand", un petit épisode qui lui est propre, parfaitement obscur mais parfait pour faire diversion. À la suite de l'histoire du statère trouvé dans la bouche d'un poisson, il est sûr qu'on a complètement oublié le propos pessimiste de Jésus sur sa fin prochaine... Et Matthieu aurait pu lui aussi, comme Luc, se contenter de son premier camouflage. Mais lui non plus ne s'en satisfait pas, quoique pas tout-à-fait pour les mêmes raisons. Luc n'aime pas dire du mal de qui que ce soit en général, pas seulement des disciples ; c'est un peu tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Matthieu, lui, c'est spécialement pour les disciples. Son légalisme scripturaire va de pair avec le sens de la hiérarchie. C'est pourquoi il va encore plus loin que Luc, qui consentait à ce que les disciples fasse preuve d'un peu d'orgueil dans leur cœur. Avec Matthieu, les disciples ne posent plus du tout une question qui ait un rapport avec eux-mêmes. Il ne s'agit plus de savoir qui est le plus grand "parmi eux" mais dans l'absolu. Ce pourrait être la suite du passage précédent où Jésus disait de Jean Baptiste qu'il avait été le plus grand des prophètes mais que de plus petits que lui sont plus grands dans le Royaume (Matthieu 11, 11). Ce pourrait être le sens de leur question ici : puisque Jean n'est pas le plus grand dans le Royaume, qui alors ?
Alors bien sûr, la réponse de Jésus s'adresse quand même aux disciples, pour leur recommander de savoir redevenir humbles "comme des enfants" (c'est-à-dire comme des enfants vis-à-vis des adultes : nous savons bien que les enfants entre eux ne sont ni plus ni moins humbles que les adultes...). La réponse s'adresse donc aux disciples, mais elle n'a plus rien d'un reproche. Puis vient une habile transition : se faire humble implique de savoir faire bon accueil à ceux qu'on tiendrait volontiers comme plus petits que soi, cela semble évident, mais cela sert surtout à Matthieu pour introduire un long développement de mise en garde contre ce qui peut scandaliser les "petits". On n'est déjà plus vraiment dans la même question. Et puis Matthieu ne va pas s'arrêter là, nous sommes en fait au début d'un de ces discours de Matthieu, qui va se continuer sur tout le chapitre, et qui porte d'une manière générale sur les relations fraternelles. C'est le troisième discours que nous rencontrons chez Matthieu. Après le sermon sur la montagne, discours d'enseignement initial et général, nous en avions eu un sur le thème de la mission, maintenant celui-ci plus sur la vie communautaire. Nous y reviendrons.


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