Partage d'évangile quotidien
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Voir, ou prévoir ?

Lun. 10 Août 2015

Matthieu 17, 22-27 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Comme ils se retrouvent dans la Galilée, Jésus leur dit : « Le fils de l'homme va être livré à des mains d'hommes. Ils le tueront et, le troisième jour, il se réveillera. » Ils s'attristent fort. 

Ils reviennent à Capharnaüm. Les receveur du didrachme s'approchent de Pierre et disent : « Votre maître ne paie pas la taxe du didrachme ? »  Il dit : « Si ! » Comme il vient à la maison, Jésus le devance en disant : « Quel est ton avis, Simon ? Les rois de la terre, de qui prennent-ils taxes ou impôt ? De leurs fils, ou des autres ? » Il dit : « Des autres ! » Jésus lui dit : « Ainsi donc les fils en sont libres. Cependant, pour ne pas les choquer, va à la mer, jette l'hameçon. Le premier poisson qui monte, saisis-le ! Ouvre-lui la bouche, tu trouveras un statère. Prends-le, donne-leur, pour moi et toi. » 

 

 

L'adoration des mages, par He-Qi

 

 

voir aussi : Motifs d'exemption, Histoire de gros sou, Passe-droit, Choqués, Liberté surveillée

Après la vision grandiose de la transfiguration, les disciples ont besoin d'être ramenés les pieds sur terre. Il est vrai qu'il n'y avait là, en principe, que Pierre, Jacques et Jean. Sauf que nous aussi, les lecteurs ou auditeurs de l'évangile, avons aussi assisté à la scène, puisqu'on nous l'a racontée... D'un autre côté, il y a aussi ceux qui étaient restés au pied de la montagne, ceux-là qui avaient fait les malins en l'absence de Jésus, montrant qu'ils n'étaient pas prêts à renoncer à leurs rêves d'un Royaume où tout leur tomberait tout cuit dans la bouche, comme avec une baguette magique. Dans le fond, n'est-ce pas ce à quoi nous aspirons tous, plus ou moins secrètement, plus ou moins consciemment ? un monde où il n'y aurait plus d'effort à faire, où tout viendrait en son temps, où tout se produirait naturellement, coulant comme de source ? C'est à ce monde qu'ont goûté les disciples lors de la première partie du ministère de Jésus, en Galilée, et on comprend qu'ils aient du mal à y renoncer !

Oui, mais voilà : le fils de l'homme va être livré et tué. Ces "annonces de la Passion", comme on les appelle généralement, qui scandent à trois reprises le récit des synoptiques, sont clairement un procédé littéraire. On ne peut pas imaginer que Jésus ait pris la peine de compter précisément le nombre de fois où il aurait averti solennellement les disciples de l'issue vers laquelle il se dirigeait. On ne peut pas imaginer non plus qu'il ait su à l'avance avec autant de précisions — ce qu'on voit surtout, il est vrai, dans la troisième annonce — ce qui se passerait exactement. Il n'est même pas évident que Jésus ait su, de façon certaine, aussi longtemps à l'avance, qu'il serait mis à mort — en tout cas pas pour la première annonce, celle d'avant la transfiguration, dont on peut considérer que c'est l'événement qui l'a confirmé dans la nécessité de poursuivre son chemin jusqu'au bout. Bref, les annonces de la Passion sont issues entièrement, en fait, de la relecture chrétienne des événements. Sachant après coup que la mort n'aurait pas le dernier mot, elles peuvent, à peu de frais, utiliser cette mort comme justificatif du changement d'attitude de Jésus depuis la multiplication des pains.

Mais, ce faisant, d'une part on nous raconte l'histoire d'un Jésus qui aurait planifié la suite des événements, qui les aurait donc provoqués volontairement. Un Jésus, alors, qui, comme le décrit Jean, devait souhaiter arriver à sa mort pour pouvoir ressusciter. Un Jésus qui, en somme, n'aimait pas cette vie, à la manière des "purs" ou autres "parfaits", qui haïssent la "chair". Un Jésus dont la fin n'est guère plus qu'un suicide déguisé. Et, d'autre part, on essaye en réalité de manière insidieuse d'éviter la problématique posée par Jésus lors du tournant de son ministère. C'est-à-dire qu'au lieu que le monde où il n'y aurait plus rien à faire, où tout nous serait donné rien qu'en ouvrant la bouche, ne puisse être espéré pour aujourd'hui, dans cette vie-ci, on nous le promet pour demain, après notre mort. On ne fait que déplacer la même espérance dans le temps, et sur un changement de condition : avant ou après la mort. Comme si nous pouvions compter que la mort résolve tout, que le seul fait de mourir nous changera de manière révolutionnaire, fera que tout ce qui fait obstacle en nous à Dieu disparaîtra comme par enchantement. Alors que c'est l'inverse, c'est dans cette vie-ci que nous pouvons nous changer ; après, ça suit plutôt automatiquement sur la lancée.

Nous le savons pourtant bien, déjà, dans cette vie. L'issue de tout ce que nous entreprenons est déjà contenue dans la préparation. Le saut en longueur, ou en hauteur, ou à la perche, du sportif, est entièrement déterminé par sa course d'élan, si ce n'est même par le premier pas de cette course. La qualité d'une représentation théâtrale s'enracine entièrement dans la préparation qu'ont faite les acteurs, tant au cours de leurs répétitions, que dans les derniers moments avant d'entrer en scène. Mais ces images pourraient être trompeuses, si elles nous amenaient à penser que nous devrons attendre notre mort pour savoir si le saut ou le spectacle sont réussis. Il faut ici aller encore un tout petit peu plus loin : c'est dans cette vie-ci, et seulement dans celle-ci, que nous pouvons faire ce saut, et entrer dans le Royaume. La mort ne nous apportera rien que nous n'ayons déjà acquis.

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