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Les bons comptes

Mar. 25 Mars 2014

Matthieu 18, 21-35 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Alors Pierre s'approche et lui dit : « Seigneur, combien de fois mon frère péchera-t-il contre moi et lui remettrai-je ? Jusqu'à sept fois ? »  Jésus lui dit : « Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept ! 

« Aussi le royaume des cieux ressemble à un homme, un roi, qui veut régler ses comptes avec ses serviteurs. Quand il commence à régler, on lui en amène un qui doit dix mille talents. Comme il n'a pas de quoi rendre, le seigneur ordonne de le mettre en vente, et la femme, et les enfants, et tout ce qu'il a : pour rendre. Le serviteur donc, tombant à ses pieds, se prosternait devant lui en disant : “Patiente avec moi, et je te rendrai tout !” Remué jusqu'aux entrailles, le seigneur de ce serviteur le délie et lui remet sa créance. 

« En sortant, ce serviteur trouve un de ses co-serviteurs qui lui devait cent deniers. Il le saisit à le suffoquer et dit : “Rends, si tu dois !” Son co-serviteur donc, tombant à ses pieds, le suppliait en disant : “Patiente avec moi, et je te rendrai.” Il ne veut pas, mais il s'en va le jeter en prison jusqu'à ce qu'il rende son dû. Ses co-serviteurs voient ce qui est arrivé et en sont fort attristés. Ils viennent exposer à leur seigneur tout ce qui est arrivé. 

« Alors son seigneur l'appelle à lui et lui dit : “Serviteur mauvais, toute cette dette, je te l'ai remise parce que tu m'avais supplié. Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton co-serviteur, comme moi-même j'ai eu pitié de toi ?” Son seigneur en colère le livre aux tortionnaires jusqu'à ce qu'il rende tout son dû. Ainsi mon père du ciel aussi fera pour vous, si vous ne remettez pas, chacun à son frère, de tout votre cœur. » 

 

 

L'arche de Noé, par He-Qi

 

 

voir aussi : La crise de la dette, Jugera bien qui jugera, Tel fils, tel père ?, Intraitables

Ce qu'il y a d'un peu désagréable avec Matthieu, c'est que ç'est assez souvent la politique du bâton qui serait censée nous inciter à prendre le bon chemin. Personnellement, je ne crois pas que ce genre de méthodes éducatives aient jamais porté de bons fruits, durables. La peur du châtiment peut retenir, un certain temps, celui qui est tenté de transgresser la loi, mais seulement dans une certaine mesure, à savoir que ses impulsions ne soient que superficielles. Sinon, tôt ou tard, menace ou pas, il fera le pas, et du coup, en cachette. D'un autre côté, la politique de la carotte n'est guère plus productive, pour exactement les mêmes raisons. La perspective d'une récompense peut, à la rigueur, être un peu plus incitatrice que celle d'une punition n'est dissuasive, mais cela suppose quand même aussi que l'impulsion à transgresser reste superficielle. Bref, il n'y a rien de mieux qu'une explication claire des raisons pour lesquelles la loi est la loi. Là est l'essentiel : si on comprend le pourquoi de la loi, si on n'a pas l'impression de règles énoncées de manière purement arbitraire, on sera naturellement, sans contraintes d'aucune sorte, déterminé à les suivre.

Et c'est ce qu'il y a de dommage chez Matthieu (et aussi chez les autres, mais à des degrés un peu moindres), c'est qu'il a aussi – il vaudrait mieux dire : d'abord – tous les éléments explicatifs, et qu'il serait beaucoup plus audible et percutant s'il s'en contentait. Peut-être est-ce culturel ? c'était la façon de faire de l'époque, et c'est Matthieu qui a le moins su s'en dégager ? Remarque que c'est une tendance qui est encore bien enracinée, plus ou moins de tous temps et toutes cultures. C'est plutôt un signe qu'on n'a pas vraiment compris soi-même les raisons profondes, on doute qu'elles se suffisent à elles-mêmes, alors on en rajoute, dans le genre : voici les raisons, est-ce qu'elles ne sont pas superbes ? mais si vous ne voulez pas le comprendre, on va vous l'imposer quand même. La vérité doit pourtant se justifier par elle-même, sinon c'est qu'elle n'est pas la vérité. "Que votre oui soit oui, que votre non soit non, tout le reste vient du malin" : de même, pardonnez, simplement parce que c'est la seule attitude qui ait un sens, la seule qui ouvre un avenir, et tout le reste...

Quelle est donc la raison essentielle que nous donne ici Matthieu ? Elle est simple, elle tient en deux montants : dix mille talents contre cent deniers. Dix mille talents, c'est, dit-on, à l'époque, le budget annuel de l'empire romain entier pour un an. C'est en tout cas une somme absolument disproportionnée pour une personne physique, ce serviteur sans compassion que nous sommes tous. La parabole parle donc ici symboliquement de Dieu, de celui qui nous a donné la vie, ce qui est effectivement une dette absolument insolvable par nature. De l'autre côté, cent deniers ce sont cent jours de travail au smic, ce n'est pas une somme négligeable, mais c'est vraisemblable, et ce n'est pas non plus un montant qui justifie d'engager des poursuites judiciaires, à moins que, à la rigueur, le débiteur se moque ouvertement de nous, mais ce n'est pas le cas ici, comme ça l'est rarement dans les reproches que nous pouvons avoir à nous faire les uns aux autres, qui ne sont qu'exceptionnellement dus à une malveillance délibérée. D'ailleurs, la question des dommages causés volontairement à autrui ne ressort pas du domaine du pardon, en tant que tels. Pardonner n'est pas cautionner quelque action nuisible que ce soit. Luc, dans son passage le plus proche de l'introduction de celui-ci, précise à ce sujet : si ton frère pêche contre toi et viens vers toi en disant "je me repens", de même que, ici, le "co-serviteur" ne nie d'aucune manière qu'il soit redevable...

Pour qui donc nous prenons-nous lorsque nous refusons de nous ouvrir à une réconciliation voulue et souhaitée par l'autre ? Sur quelle base pourrions-nous nous justifier ? Et y avait-il alors besoin de nous décrire ce maître qui se parjure, puisqu'il revient sur la parole qu'il avait donnée initialement de remettre la dette des dix mile talents ? Soit dit en passant, quand il fait interner son serviteur, c'est bien exactement comme s'il lui ôtait la vie, puisqu'aussi bien il ne pourra jamais rembourser. Nous avons alors des échos du dieu qui avait provoqué le déluge pour faire disparaître toute vie sur terre "parce qu'il se repentait d'avoir créé l'homme". Ce dieu n'est certainement pas le Père de Jésus. Il est d'autant plus dommage qu'il pointe son nez dans ce passage, que justement l'ordre des choses est ici rétabli, contrairement à ce qu'on trouve dans la formule du Notre Père. Ici, nous sommes invités à pardonner parce que le Père, le premier, nous a tout donné, alors que dans la prière dite de Jésus c'est le contraire qui est mis en exergue, à savoir l'idée finale du passage d'aujourd'hui, que Dieu ne pourrait soit-disant pas nous pardonner si nous ne savons pas le faire nous-mêmes. Notre Dieu ne serait donc pas capable de faire mieux que nous ?

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