La fin de tout
« Ne pensez pas que je vienne détruire la loi ou les prophètes. Je ne viens pas détruire, mais accomplir.
« Car : amen, je vous dis, tant que ne seront passés le ciel et la terre, un seul i, un seul trait de la Loi ne passera, que tout ne soit arrivé. Aussi qui enfreindra l'un de ces commandements les plus petits, et enseignera cela aux hommes : ‘Le plus petit’ sera-t-il appelé au royaume des cieux. Qui fera et enseignera, celui-là : ‘Grand’ sera-t-il appelé au royaume des cieux. »
voir aussi : Qui veut la fin ?, Au-dessus des lois, L'esprit des lois, Tout est bon, Proprement caballistique !, L'esprit de la lettre ?, A la lettre
Ce texte pose des questions très importantes. Qu'est-ce que 'accomplir' ? Étymologiquement, accomplir signifie "rendre complet". Le mot grec original comprend aussi la même signification. Autrement dit, il y a l'idée que la loi et les prophètes ne sont pas le tout de la révélation, qu'il y manque quelque chose que Jésus apporte. La seconde affirmation du passage n'est pas nécessairement liée à la première. Si la loi est incomplète, il y a de fortes chances qu'elle ne soit pas parfaite dans tout ce qu'elle contient déjà. Cette obsession à vouloir sauvegarder l'intégralité de la loi, propre à Matthieu, n'est pas du tout évidente, à priori. Propre à Matthieu : c'est-à-dire, à l'époque, aux chrétiens issus du judaïsme, qu'il vaudrait d'ailleurs encore mieux appeler les juifs adeptes de Jésus. C'est un débat qui a été essentiel dans les premières communautés, qui a été tranché en faveur des chrétiens issus des nations, comme on sait, puisque les Actes rendent compte qu'ils ont été, au moins, dispensés de la circoncision.
Cette question est très importante, parce qu'elle interroge aussi ce qu'est devenu le christianisme. Nous nous sommes donc fondés à partir du principe que la révélation dont nous étions issus, la Loi juive, était une révélation authentique, mais pouvant quand même contenir des erreurs. Ces erreurs, nous ne pouvons alors les attribuer qu'au fait que ce qui nous a été transmis ne provenait pas purement et simplement de Dieu, en direct, mais qu'un facteur humain s'était glissé ici ou là. Et puis nous sommes partis bille en tête dans le même travers : que les juifs aient pu quelque peu ternir la révélation qu'ils avaient reçue ne nous a pas dit que nous étions susceptibles d'en faire autant. Non, bien sûr, forts de notre révélation tellement plus grande, tellement plus parfaite, il était évident que nous tenions là le fin mot de la fin, et que je me mets à te tricoter du Fils de Dieu, et de la Trinité, et tutti quanti. Et ce n'est pas que tout ceci soit fondamentalement faux, non. Le dogme chrétien n'est pas plus erroné que la Loi juive, mais est-il vraiment la plénitude de la révélation ? C'est ce que les juifs pensent de la Loi, c'est ce que nous pensons de nos dogmes, mais par quelles mystérieuses raisons aurions-nous échappé aux mêmes travers qu'eux ?
Le fond de la question est donc : existe-t-il une révélation qui puisse nous parvenir sans passer par l'intermédiaire d'un homme ? Les musulmans ont répondu à cela par le Coran, que Muhammad aurait transcrit à la manière d'un dictaphone, comme une machine, ce qui leur permet d'affirmer que leur livre saint est la parole directement prononcée par Dieu. Les juifs se fondent pour leur part sur le fait que les tables de la Loi auraient été gravées directement par le doigt de Dieu lui-même, et, de nos jours encore, il ne fait pas trop bon chez eux remettre en cause le fait que la Torah n'a peut-être pas été entièrement écrite par Moïse en personne. Et nous ? est-ce que nous n'avons pas trouvé mieux encore, puisque nous soutenons que Jésus était Dieu ? ainsi, tout ce qu'il a fait et dit se trouve-t-il automatiquement rangé dans la catégorie de l'infaillibilité. Notre seul problème, évidemment, de nos jours, c'est que nous n'avons plus aucune certitude sur ce qu'il a exactement dit et fait. Les différents témoignages que nous en avons sont souvent difficilement compatibles, plus ou moins divergents, voire contradictoires. Alors on se raccroche à la 'tradition' qui s'est élaborée à partir de là, mais nous tombons en ce cas dans ce domaine sujet aux risques de déformations, puisque cette tradition, elle, passe bien par des hommes. Malgré quoi, l'homme Jésus, lui, nous fascine toujours autant, mais justement c'est l'homme, pas le Dieu.
Cette constante, dans ces trois religions, à vouloir se placer sous le couvert d'une révélation théoriquement incontestable, ne devrait-elle pas nous rendre justement soupçonneux de leurs prétentions ? Je laisse volontiers ceux qui pensent qu'ils ont besoin de l'homme Dieu pour savoir où ils vont dans la vie, y croire ainsi, puisqu'ils ne peuvent pas faire autrement. Pour ma part, je pense aussi volontiers que Jésus est devenu Dieu, autant qu'il l'est possible à un homme... Mais je suis certain qu'il n'y est pas pleinement identifiable, et je ne le lui souhaite pas, d'ailleurs, pas plus qu'à quiconque d'entre nous. Mais chacun voit midi à sa porte : certains n'aspirent qu'à pouvoir sombrer un jour dans le repos éternel, exister leur semble être une épreuve en soi. Parfois, effectivement, la vie peut être tellement difficile qu'on ne peut qu'être incliné à vouloir y échapper définitivement. Mais sinon, quoi ? pourquoi vouloir devenir Dieu ? pour n'avoir plus rien à faire ? plus de chemin à parcourir ? tout savoir, tout comprendre ? c'est une drôle de conception de Dieu que nous aurions là, d'un Dieu statique, immuable, sans avenir, qui n'est certainement pas le Dieu de Jésus, et même pas le Dieu d'Abraham, Isaac et Jacob, tel qu'il s'était révélé à Moïse en se donnant comme nom YHWH.


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