Mariez-vous, qu'il disait
Des pharisiens s'approchent de lui. Pour l'éprouver, ils disent : « S'il est permis à un homme de renvoyer sa femme pour n'importe quelle cause ? »
Il répond et dit : « N'avez-vous pas lu : “Le créateur au commencement mâle et femelle les a faits” ? Et il a dit : “À cause de cela, l'homme quittera le père et la mère et s'attachera à sa femme, et ils seront, les deux, une seule chair !” Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Donc : ce que Dieu a attelé ensemble, qu'homme ne sépare ! »
Ils lui disent : « Pourquoi donc Moïse a-t-il commandé de donner un acte de rupture et de renvoyer ? »
Il leur dit : « Moïse, c'est à cause de votre sclérose de cœur qu'il vous a autorisés à renvoyer vos femmes. Mais au commencement il n'en était pas ainsi. Je vous dis : qui renvoie sa femme, — sauf en cas de concubinage —, et se marie avec une autre, il est adultère ! »
Les disciples lui disent : « Si telle est la condition de l'homme avec la femme, il n'y a pas intérêt à se marier ! »
Il leur dit : « Tous ne pénètrent pas cette parole, mais ceux à qui c'est donné. Car il est des eunuques qui du ventre de leur mère sont nés ainsi, et il est des eunuques qui ont été faits eunuques par les hommes, et il est des eunuques qui se sont faits eunuques eux-mêmes à cause du royaume des cieux. Qui peut pénétrer cette parole, qu'il la pénètre ! »
voir aussi : Mariages de complaisance, Éternel féminin, Union sacrée
Petit traité sur le mariage, aujourd'hui, sous forme de questions/réponses. Les plus anciens penseront ici au catéchisme de leur enfance "Qui nous a créés ? C'est Dieu qui nous a créés. Pourquoi Dieu nous a-t-il créés ? etc..." à apprendre par cœur. C'est un peu de cela qu'il s'agit ici, les interlocuteurs de Jésus pourraient être échangés sans grande difficulté, de toute façon, dans l'esprit de Matthieu, les disciples sont d'anciens pharisiens, et les pharisiens sont de futurs disciples... Trois questions, donc, sont posées, donnant lieu à un développement de la pensée de Jésus sur le mariage en trois étapes : la règle générale et absolue de "l'indissolubilité" du mariage, le cas du certificat de répudiation comme exception apparente, et une pub pour le célibat consacré en guise de conclusion !
Voyons tout cela plus en détail. La question initiale est volontairement provocatrice, aucun rabbi juif n'a quand même osé enseigner sérieusement qu'on pouvait répudier sa femme sans aucune raison ! C'est une technique qui vise à faire entrer dans une logique de tout ou rien. Le serpent avait utilisé cette technique avec succès auprès d'Ève dans le jardin d'Eden : "Est-il vrai que Dieu ne vous a autorisés à manger d'aucun arbre", induisant en elle la tentation de répondre par la négation "tous les arbres sont autorisés". Il en va de même ici, l'objectif de la question est de faire dire à Jésus qu'aucune raison ne peut justifier la répudiation, ce qui, dans la mentalité unanime de l'époque, serait inadmissible. C'est un piège, mais c'est pourtant justement ce que pense Jésus ! Ce simple fait, de l'obstacle que représente un tel enseignement, nous assure de son authenticité. Le christianisme va se battre pendant des siècles et des siècles pour faire progresser cette idée dans les esprits, il ne se serait pas embêté avec ça s'il n'était pas certain de le tenir de Jésus. Reste à savoir quand même si cette indissolubilité prônée par Jésus justifiait bien les formes qui lui ont été données par la suite.
La deuxième partie de notre petit traité du mariage porte sur la question du certificat de divorce. C'est un processus universel et de tous temps : la législation, prenant acte de ce que les choses sont ce qu'elles sont, s'efforce de les organiser de manière à en limiter au mieux les dégâts, mais, dans l'esprit de certains, ce qui n'est qu'un pis-aller se transforme en droit attesté et revendiqué comme tel. Le certificat de divorce a été institué pour préserver un minimum de droits à la femme répudiée (concrètement, il autorise la femme à se re-marier), c'est une contrainte pour l'homme par rapport aux pratiques antérieures. La question posée ici à Jésus essaie de présenter ce dispositif comme une autorisation et une justification du droit à divorcer, c'est évidemment un abus. Le certificat de divorce n'autorise pas pour autant à divorcer pour n'importe quelle raison... C'est ce que rappelle Jésus, et il ne fait pas par là acte d'innovation, il n'était pas le seul, sur ce point, à savoir encore faire la différence entre un moindre mal et le bien, ce n'est pas cet aspect de son enseignement qui a pu le plus surprendre ses contemporains.
Le dernier développement est propre à Matthieu, et, à mon avis, de son invention. Marc a une version parallèle de l'ensemble de ce passage, y compris une question posée par les disciples, à la fin, à Jésus, mais leur question ne comporte pas ce jugement sur l'inanité du mariage, et la réponse de jésus consiste simplement à réitérer, sous une autre forme, son idéal d'indissolubilité du mariage. Matthieu cherche ici à justifier ce qui était sans doute déjà une pratique bien instituée dans sa communauté, le célibat consacré. Il est prudent, il laisse la possibilité de comprendre que ce n'est pas destiné à tout le monde (il ne précise pas s'il s'agit d'un critère entre les chrétiens et les non chrétiens, ou seulement parmi les chrétiens comme vocations particulières), mais il tient aussi clairement que c'est une voie qui lui semble supérieure au mariage. Ce qui pose problème, c'est l'argumentaire employé : il n'y a pas d'intérêt à se marier, parce que c'est trop dur à vivre si on n'a pas le droit de divorcer. Où voit-on que Jésus ait jamais prôné qu'une voie soit la bonne parce que la plus facile ? À ce compte-là, il ne serait certainement jamais monté sur la croix... Ceci nous montre surtout la difficulté qu'avaient les disciples à comprendre l'enseignement de Jésus sur le mariage.
Revenons donc sur cette indissolubilité qui pose tant de questions. Jésus se place toujours du seul point de vue spirituel, il ne prétend jamais édicter des règles législatives. Il veut éveiller une démarche personnelle et intérieure, pas imposer des lois extérieures. Pourquoi en irait-il différemment pour le mariage ? L'union d'un homme et d'une femme est une démarche pleinement spirituelle (contrairement à ce qu'impliquerait l'hypothèse de la supériorité du célibat consacré), ce qui suppose donc déjà que chacun des deux partenaires le vive de cette manière-là. Il est certain que si l'un des deux, et à plus forte raison les deux, ne sont pas, ou ne sont plus, dans cette démarche-là, il ne sert strictement à rien de leur imposer de rester ensemble quand même : ils ne sont déjà pas ou plus réellement ensemble !


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