La question qui tue
En montant à Jérusalem, Jésus prend avec lui les douze, à part, et sur le chemin il leur dit : « Voici : nous montons à Jérusalem. Le fils de l'homme sera livré aux grands prêtres et scribes : ils le condamneront à mort. Ils le livreront aux païens, pour le bafouer, fouetter, et mettre en croix. Et, le troisième jour, il se réveillera. » Alors s'approche de lui la mères des fils de Zébédée, avec ses fils. Elle se prosterne pour lui demander quelque chose. Il lui dit : « Que veux-tu ? » Elle lui dit : « Dis que ceux-ci, mes deux fils, s'assoient, un à ta droite et un à ta gauche, dans ton royaume. »
Jésus répond et dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez : pouvez-vous boire la coupe que moi je vais boire ? » Ils lui disent : « Nous pouvons ! » Il leur dit : « Ma coupe, vous la boirez. Quant à s'asseoir à ma droite et à gauche, ce n'est pas à moi de le donner, mais... pour qui c'est préparé par mon père. »
Les dix entendent et s'indignent autour des deux frères. Jésus les appelle à lui et dit : « Vous savez que les chefs des nations dominent en seigneurs sur elles, et les grands exercent de haut le pouvoir sur elles. Il n'en sera pas ainsi parmi vous ! Mais qui voudra parmi vous devenir grand sera votre serviteur. Et qui voudra parmi vous être premier sera votre esclave. Comme le fils de l'homme : il n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour beaucoup. »
voir aussi : Haut les cœurs !, La mère et le père, Les places sont chères, Hommes d'honneurs
Rarement, peut-être, le décalage entre l'état d'esprit de Jésus et celui des disciples n'apparaît-il avec autant d'acuité que dans cet épisode ! Il est vrai que Matthieu, qui a le sens du respect dû aux sommités, attribue la démarche à l'initiative de la mère des fils de Zébédée. Dans sa version parallèle, Marc (10, 35-41), qui est plus spontané, et à priori, faut-il le rappeler, plus ancien dans l'ordre de rédaction des évangiles, ne connaît pas la présence de cette mère. On se demande d'ailleurs un peu d'où Matthieu l'a tirée, alors que les disciples viennent juste de s'enquérir de la récompense qui les dédommagerait d'avoir dû quitter "frères, sœurs, père, mère, enfants..." pour suivre Jésus... Et faut-il encore mentionner qu'il était absolument inconvenant de la part d'une femme de s'adresser en public à un homme de sa propre initiative ? Passons ! de toute façon, mère ou pas mère, Jacques et Jean ne sont plus des petits garçons pour la suivre ici sans rien dire, s'ils n'avaient pas été d'accord avec sa démarche. D'ailleurs, maladresse de Matthieu dans son opération de brouillage des pistes ? il reprend de Marc sans sourciller que "les dix s'indignent contre les deux frères".
Ceci étant dit, cet effet de contraste entre les soucis de Jésus et l'inconscience des disciples, est surtout le résultat des rédacteurs. C'est une dramatisation voulue, construite après coup, lorsqu'ils ont fini par comprendre, avec la venue de l'Esprit, ce dont Jésus leur avait parlé. Car il ne leur a certainement pas annoncé tout ce qui nous est dit ici. "livré aux grands prêtres et scribes" : il savait que c'était un risque fort probable, en se rendant à Jérusalem, mais il n'en était pas certain non plus. "ils le condamneront à mort" : ce risque là était déjà moins important, il fallait théoriquement qu'ils le convainquent de blasphème, ce qui n'était pas si évident, et c'est justement parce qu'ils n'y sont pas parvenus qu'ils ont choisi la solution à laquelle nous arrivons maintenant : "ils le livreront aux païens", et là on débouche carrément sur ce qui était à priori hautement improbable. Le sanhédrin avait le pouvoir de mettre à mort, sans en référer aux romains, pour des motifs religieux. S'ils sont passé par une transmission du 'bébé' à Pilate, c'est parce qu'ils n'ont pas pu en trouver. Mais il fallait alors qu'ils aient une sacrée animosité contre lui pour s'engager dans cette procédure qui a toutes les caractéristiques de la trahison de son propre camp. C'était une honte que de livrer un des leurs à l'occupant, même si ça avait été un criminel. Et pour finir, Jésus n'avait évidemment aucune idée de sa 'résurrection' le troisième jour...
Sautons le deuxième paragraphe, Jésus n'avait aucune certitude sur "la coupe qu'il allait boire", encore moins sur celle que Jacques et Jean boiraient éventuellement un jour, et venons-en à la dernière partie du passage d'aujourd'hui. Il est certain que nous avons ici l'état d'esprit dans lequel vivait Jésus, et auquel il souhaitait amener les disciples. La notion de rançon est plutôt douteuse et difficilement compatible avec l'image du Père que Jésus s'est efforcé de promouvoir. C'est toute la théologie du rachat qui a voulu venir se greffer ici en douce. Mais le reste correspond parfaitement à ce qu'a été la vie de Jésus : serviteur de son Père, et, pour cette raison, serviteur de ses frères. Et nous pouvons noter particulièrement que "il n'est pas venu pour être servi". Il y a là un paradoxe que nous avons commencé d'aborder hier : comment un homme dont l'action constante avait pour objet de pouvoir un jour s'effacer pour nous laisser, chacun, dans le face à face direct avec le Père, a-t-il été transformé en ce qu'il est devenu par la suite, le seul intermédiaire possible entre ce Père et nous ? Bon, en fait, on comprend assez bien que c'était là une pente toute naturelle et savonnée, et on évitera la tentation de l'uchronie : que se serait-il passé si... Mais, ne serait-il pas temps d'une refondation de notre théologie et de nos dogmes ?


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