Trois fois hélas !
« Malheureux, vous, scribes et pharisiens ! Hypocrites ! Vous ressemblez à des tombeaux chaulés qui, au-dehors, paraissent superbes mais au-dedans, sont remplis d'ossements de morts et de tout immondice. Ainsi de vous-mêmes : au-dehors, pour les hommes, vous paraissez justes, mais au-dedans, vous êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquité !
« Malheureux, vous, scribes et pharisiens ! Hypocrites ! Vous bâtissez les tombeaux des prophètes, vous ornez les sépulcres des justes, et vous dites : “Si nous avions été aux jours de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour le sang des prophètes !" Si bien que vous témoignez contre vous-mêmes que vous êtes fils des assassins des prophètes. Et vous, emplissez la mesure de vos pères ! »
voir aussi : Natures mortes, La rupture est consommée, Et mène au tombeau, Suicide assisté ?, Appel au meurtre
Il y a un gros problème avec les prophètes : c'est forcément après coup qu'on peut reconnaître la justesse de ce qu'ils disaient. On ne peut pas y échapper. Si leurs propos étaient accessibles, acceptables, ce ne serait plus une parole prophétique, qu'ils délivreraient, mais juste de la pommade, des caresses dans le dos et dans le sens du poil ; bref, ce que savent très bien faire les politiques, les marchands, et d'une manière générale tous ceux qui trouvent que le monde va très bien comme il va. Mais ceci n'a rien de prophétique, évidemment. À l'autre extrême, on trouve aussi ceux qui ont un discours volontairement et systématiquement choquant ; c'est une posture qui marche pas mal, qui donne à croire qu'il y aurait là quelque chose de nouveau, alors qu'en réalité c'est juste un positionnement contre, mais qui ne dépasse pas la réalité, qui n'apporte aucun chemin, aucune voie, pour aller vers autre chose. Car le propre du prophète n'est pas de parler pour ou contre ce qui est, mais de s'adresser à nous depuis un lieu qui se situe au-delà de ce que nous connaissons déjà. Le prophète est une personne qui parle depuis l'inconnu.
Alors, effectivement, il faut généralement du temps pour que soit reconnue l'authenticité de la parole prophétique. Et, lorsque c'est fait, lorsqu'il est devenu évident que le prophète était bien prophète, forcément aussi on veut le réhabiliter. N'est-ce pas, c'est bien la moindre des choses qu'on puisse faire ? C'est vrai. À ceci près que, ce faisant, on reconnaît certes que le prophète avait raison sur la forme, mais que sur le fond on se contente ainsi d'entériner le fait qu'il n'avait pas été entendu. On a apprivoisé ce qu'il y avait de bizarre dans l'appel du prophète, cela est devenu partie bien intégrante et intégrée de notre monde, et nous pouvons rester ainsi en terrain bien connu... Et nous signons donc, en réalité, l'échec du prophète. Car l'inconnu restera toujours l'inconnu, et son appel n'était pas à ce que l'inconnu d'hier devienne le bien — trop bien — connu d'aujourd'hui ! Le prophète nous appelle au grand saut, le monde transforme cet appel en "évolution", en "progrès", bref, en tout ce qui nous donne l'illusion que nous allons vers quelque part, vers des lendemains qui chantent, vers le grand soir. Mais, s'il y a un grand soir, il ne peut être que maintenant, ici, immédiatement, tout de suite.
L'inconnu est là, à notre porte, à portée de nos mains ; il nous enserre, nous baignons en lui en permanence, du soir au matin et tout du long de nos jours. Mais toute notre grande affaire est de nous empêcher de le voir. Toutes nos occupations, toutes les nécessités auxquelles nous nous astreignons, n'ont d'autre objectif que de lui interdire de nous atteindre, comme s'il y avait là une menace à notre existence, comme si nous devions disparaître le jour où ce moi que nous croyons être apparaîtra pour ce qu'il est réellement : une infime partie de notre être véritable, illimité, sans commencement ni fin, présent de tout temps et en tout lieu. Avant qu'Abraham fut, nous sommes. Au commencement du big-bang, nous étions là, quand les étoiles trouvèrent leur place dans le ciel, nous y étions, quand la terre commença de se couvrir de végétation, aussi, et quand apparut le premier hominien, nous y étions encore. Nous sommes ici, aujourd'hui et maintenant, comme nous étions alors, et comme nous serons toujours, et nous sommes ici, mais aussi en même temps partout dans l'univers, jusqu'en ses confins qui n'existent pas. Nous sommes ici mais aussi de l'autre côté de cette fenêtre par laquelle je regarde le paysage, et encore à l'autre bout de mon pays, ou de la terre, ou dans une autre galaxie. Nous sommes tout en tout.
Mais il vaut sans doute mieux que je m'arrête, je finirais par me faire lapider...


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