On veut des noms
Alors, l'un des Douze, nommé Judas Iscariote, alla trouver les chefs des prêtres et leur dit : « Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ? » Ils lui proposèrent trente pièces d'argent. Dès lors, Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer.
Le premier jour de la fête des pains sans levain, les disciples vinrent dire à Jésus : « Où veux-tu que nous fassions les préparatifs de ton repas pascal ? » Il leur dit : « Allez à la ville, chez un tel, et dites-lui : 'Le Maître te fait dire : Mon temps est proche ; c'est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples.' » Les disciples firent ce que Jésus leur avait prescrit et ils préparèrent la Pâque.
Le soir venu, Jésus se trouvait à table avec les Douze. Pendant le repas, il leur déclara : « Amen, je vous le dis : l'un de vous va me livrer. » Profondément attristés, ils se mirent à lui demander, l'un après l'autre : « Serait-ce moi, Seigneur ? » Il leur répondit : « Celui qui vient de se servir en même temps que moi, celui-là va me livrer. Le Fils de l'homme s'en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux que cet homme-là ne soit pas né ! »
Judas, celui qui le livrait, prit la parole : « Rabbi, serait-ce moi ? » Jésus lui répond : « C'est toi qui l'as dit ! »
voir aussi : Celui qui l'dit, Fatalité, Qui ça ?
Revoici notre Judas, dans la même scène que nous avions hier selon Jean, aujourd'hui nous avons la version de Matthieu. Les synoptiques ne décrivent pas comme Jean le fameux morceau de pain par lequel Jésus aurait désigné à l'avance Judas comme celui qui allait le trahir. Des trois synoptiques, Matthieu est celui qui pourrait apparemment s'en rapprocher le plus, avec ce "C'est toi qui l'as dit !". Pourtant cette réponse de Jésus n'est pas comme la bouchée de pain de Jean. C'est comme lorsque Pilate demande à Jésus s'il est le roi des juifs : "C'est toi qui le dis !" ne signifie pas du tout que Jésus approuve cette affirmation. Ici, en fait, contrairement à Jean, Jésus refuse absolument de formuler une telle accusation contre Judas.
Nous ne pouvons pas savoir ce qui a valu à Judas d'être ainsi promu au rang de traître chargé d'exorciser la lâcheté des douze. On peut imaginer. La troupe de gardes du Temple augmentée de quelques mercenaires vient dans le jardin des Oliviers pour arrêter Jésus. Ils n'ont besoin de personne pour les guider, c'est un lieu où Jésus a pris l'habitude de se retirer la nuit avec les douze, et ce n'est pas un secret. Ils arrivent, ils encerclent le groupe, ils ont la supériorité du nombre et des armes. Mais il fait sombre, même si quelques un d'entre eux l'ont déjà vu de jour, ils pourraient se tromper, alors ils demandent : "Lequel d'entre vous est le dénommé Jésus ?" Jésus le leur dit : "C'est moi ! prenez-moi et laissez ceux-là tranquilles..." Mais les gardes ont encore un doute : et si c'était une ruse, qu'il y en ait un qui se fasse passer pour Jésus pour lui permettre de s'échapper, ils auraient l'air malins en arrivant au Conseil avec le mauvais prisonnier. Alors ils demandent aux autres : "C'est bien vrai, ça, c'est lui ?" Les douze font tous dans leur froc, ils ont bien cru qu'ils allaient tous être arrêtés, il y en a un qui craque le premier :"Oui, oui, c'est lui !". C'est Judas, celui qui a craqué...
Ce n'est qu'une hypothèse, un scénario, mais parfaitement crédible et suffisant. Dans l'état d'esprit où se trouvent les douze après la mort de Jésus, Judas devient très vite celui par la faute duquel Jésus a pu être arrêté. Peut-être est-ce Pierre qui formule le premier l'accusation : il a honte d'avoir renié Jésus, mais si Judas n'avait pas commencé... Dans un premier temps c'est tout ce qu'on raconte : Jésus a été trahi par Judas. Mais on veut aussi faire oublier le contexte précis, et peu glorieux pour aucun des douze, et se pose alors la question de pourquoi Judas a trahi, et on se met à broder, à inventer : n'est-ce pas, il faut bien qu'il y ait une explication ? Judas tenait les comptes du groupe, c'est le genre de rôle qui soulève toujours des soupçons, alors c'est évident, il était avare et voleur et il a vendu Jésus. Et trente pièces d'argent, c'est dans la Torah : c'est le dédommagement que l'on doit verser si on est responsable de la mort d'un esclave. Ouais ! c'est bon, ça, coco : le Conseil n'a pas voulu donner plus que si Jésus avait été un esclave.
Ce n'est qu'une hypothèse, un scénario : oui. Mais on aura tout à gagner à se dire que c'est comme ça que les choses se sont passées. Car il est évident que Jésus ne pouvait pas ne pas être arrêté et exécuté. Même si Judas a effectivement comploté avec le Conseil, ce n'est pas ça qui a tué Jésus. Les causes de sa mort, c'est lui-même qui les avait en main : il suffisait qu'il s'écrase, qu'il arrête de provoquer les autorités avec pour seul soutien une bande de simplets qui ne rêvait que de prendre la place de ces mêmes autorités. Jésus savait parfaitement cela, il en était complètement conscient. Et si Judas lui a jamais demandé : "Est-ce moi qui t'ai trahi ?", il lui a certainement répondu : "C'est à toi de le dire". Mais lui, il ne jugeait pas. Il est inévitable qu'il y ait des scandales, et malheur à ceux à qui on les attribue, mais malheur aussi à ceux qui croient pouvoir ainsi se débarrasser de leur propre responsabilité.


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