Mensonges et soupçons
Vite, elles quittèrent le tombeau, tremblantes et toutes joyeuses, et elles coururent porter la nouvelle aux disciples. Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : « Je vous salue. » Elles s'approchèrent et, lui saisissant les pieds, elles se prosternèrent devant lui. Alors Jésus leur dit : « Soyez sans crainte, allez annoncer à mes frères qu'ils doivent se rendre en Galilée : c'est là qu'ils me verront. »
Tandis qu'elles étaient en chemin, quelques-uns des hommes chargés de garder le tombeau allèrent en ville annoncer aux chefs des prêtres tout ce qui s'était passé. Ceux-ci, après s'être réunis avec les anciens et avoir tenu conseil, donnèrent aux soldats une forte somme en leur disant : « Voilà ce que vous raconterez : 'Ses disciples sont venus voler le corps, la nuit pendant que nous dormions.' Et si tout cela vient aux oreilles du gouverneur, nous lui expliquerons la chose, et nous vous éviterons tout ennui. » Les soldats prirent l'argent et suivirent la leçon. Et cette explication s'est propagée chez les Juifs jusqu'à ce jour.
voir aussi : Autres versions, Vite, vite !, Naissance du mythe
Personne n'est obligé de croire à la disparition du corps de Jésus. Matthieu a tendance à s'empêtrer dans sa volonté de la prouver quand même. Pour cela, il essaie de faire croire qu'il y a eu des témoins de l'événement. Ainsi, contrairement à Marc, Luc et Jean, qui disent que, lorsque les femmes sont arrivées au tombeau, elles l'ont trouvé ouvert et vide, Matthieu prétend qu'il était encore fermé, et il fait intervenir alors un ange qui, dans un grand spectacle son et lumière, ouvre le tombeau sous leurs yeux ébahis. Il n'ose quand même pas prétendre qu'elles aient vu la transformation du corps de chair en corps de lumière ! mais c'est ce qu'il sous-entend, que c'est à ce moment que l'événement a eu lieu.
En fait, Matthieu veut répondre à la première objection qui a été formulée aux disciples lorsqu'ils ont raconté les événements, que ce sont eux-mêmes qui ont subtilisé le corps de Jésus et inventé cette histoire de résurrection. Cela tombe sous le sens, venant au moins des sadducéens qui ne croient pas à la possibilité de résurrection, et il n'est évidemment pas possible de leur prouver le contraire. C'est à l'honneur de Marc, Luc et Jean, que d'en être resté quand même au récit tel qu'ils l'ont reçu. Matthieu, lui, a voulu contrer l'objection en prétendant – et il est bien le seul – que des soldats avaient été postés devant le tombeau pendant tout le sabbat... Ainsi, ces soldats deviendraient des garants que personne n'était venu subtiliser le corps. Par contre, bien sûr, cela les oblige aussi à être témoins de l'ouverture spectaculaire du tombeau, et c'est là que Matthieu est pris à l'engrenage de son propre mensonge. Pour justifier qu'il ne reste aucun témoignage, et pour cause, d'un de ses soldats sur ce "grand tremblement de terre" lorsque cet ange à "l'aspect de l'éclair et au vêtement blanc comme la neige" descendit rouler la pierre, ce n'est pas compliqué : le Conseil les a soudoyés. Mais ce n'est pas crédible, ces soldats étaient trop nombreux pour qu'il n'y en ait pas eu au moins un pour refuser de se faire acheter face à un tel événement !
Il n'y a pas eu de témoins de la 'résurrection', du moins de cette première étape qu'est la disparition du corps de Jésus. Les femmes ont découvert le tombeau vide, quelques disciples sont sans doute venus vérifier et ont constaté comme elles, et ça s'est arrêté là dans un premier temps. Ils ont peut-être soupçonné le Conseil d'avoir soustrait le corps pour éviter qu'une dévotion se développe autour du tombeau de Jésus, mais en tout cas ils n'ont pas pensé 'résurrection' à ce moment-là. Et les galiléens, le plus grand nombre d'entre eux, sont repartis chez eux, en Galilée, et ont repris leurs activités de pêcheurs, tandis que les judéens (Joseph d'Arimathie, Nicodème, Marthe, Marie et Lazare, et quelques autres) se retrouvaient de temps en temps chez le "disciple que Jésus aimait", dans cette maison où eut lieu le dernier repas.
Les deux groupes n'avaient jamais eu beaucoup d'affinités les uns pour les autres. Il ne faut pas nécessairement s'imaginer une guerre entre eux à cette époque, c'est juste qu'ils n'ont pas les même références culturelles, et ils ne sont pas non plus des mêmes milieux sociaux. Les galiléens sont plutôt des couches moyennes, voire basses, tandis que tous les judéens dont nous ayons les noms sont des couches élevées, soit riches (Marthe, Marie et Lazare), soit faisant partie des milieux influents (Nicodème, Joseph d'Arimathie). Ils se retrouvent tous dans une impasse, la mort de Jésus a mis fin à ce qui les réunissait, alors c'est normal, ils repartent chacun de leur côté. C'est ce que nous permettent de comprendre les évangiles, en nous parlant parfois d'apparitions de Jésus en Galilée, comme y fait allusion le texte d'aujourd'hui, et parfois d'apparitions à Jérusalem. Ces apparitions ne sont pas forcément à prendre au pied de la lettre. Avec le phénomène qu'ils appellent la "venue de l'Esprit", elles nous parlent en tout cas d'une compréhension nouvelle qui leur vient de l'ensemble des événements. Ils se mettent à comprendre de quoi Jésus leur avait parlé réellement et qu'ils n'avaient jamais compris de son vivant. Et ce qui est très intéressant, c'est que ce nouveau départ s'est manifesté dans leurs deux groupes séparés, en parallèle, sans qu'ils communiquent entre eux. Mais nous aurons l'occasion de revenir sur ces questions plus en détails dans les jours qui viennent...


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