Partage d'évangile quotidien
<
Enregistrer le billet en pdf

Qui veut la fin ?

Mer. 12 Juin 2013

Matthieu 5, 17-19 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Ne pensez pas que je suis venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. 

« Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas une lettre, pas un seul petit trait ne disparaîtra de la Loi jusqu'à ce que tout se réalise. Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le Royaume des cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera sera déclaré grand dans le Royaume des cieux. » 

 

 

L'enfant Jésus au Temple, par He-Qi

 

 

voir aussi : Au-dessus des lois, L'esprit des lois, Tout est bon, Proprement caballistique !, L'esprit de la lettre ?, A la lettre

On a du mal à comprendre ce que viennent faire ces paroles à ce moment-là du développement de l'évangile de Matthieu. Si on fait abstraction de tout ce qu'on connaît déjà de Jésus et qu'on lit Matthieu depuis le début de son évangile jusqu'à ce passage-ci, on ne comprend pas de quoi il parle. Il ne nous a rien dit, rien montré, d'un Jésus qui pourrait prêter le flanc à une telle accusation : de vouloir abolir la Loi ou les Prophètes. C'est une caractéristique de Matthieu, qu'il est, des quatre évangélistes, le plus accroché aux formes du judaïsme traditionnel. Son empressement à placer cet avertissement ici, dès les débuts du "sermon sur la montagne" sont une signature de plus de son obsession, d'autant qu'il va de suite enchaîner sur toute une série de "on vous a dit..." (= la Loi dit) "et moi je vous dis...", où, systématiquement, l'enseignement de Jésus est mille fois plus exigeant que celui de la Loi !

On peut, de fait, acquiescer au "je ne suis pas venu abolir mais accomplir". Les exemples, justement, qui vont suivre le montrent bien : "tu ne tueras pas" devient "tu ne diras même pas du mal", "tu ne commettras pas d'adultère" devient "tu ne regarderas même pas avec désir", etc... Nous y reviendrons sans doute plus en détail quand nous arriverons à ces passages, mais le principe est de passer d'une morale qui définit les limites par un catalogue d'actes répréhensibles, à une démarche qui veut traquer les racines de tels actes, bien avant que leur réalisation ne devienne possible. Autrement dit, et toujours sur le strict plan de la morale, Jésus veut faire passer d'une Loi extérieure à une dynamique intérieure : ceci ne nous surprend pas, c'est tout-à-fait cohérent avec le passage du Dieu extérieur et lointain au Père plus intime à la personne que la personne elle-même !

Mais quant à dire que cette morale, si élevée soit-elle, soit le tout du message de Jésus, comme le dit ici Matthieu en ordonnant la grandeur dans le Royaume à la capacité à observer le plus grand nombre de ces préceptes... c'est là qu'il nous montre, à mon avis, qu'il n'a rien compris à ce message ! Non pas d'ailleurs que ce soit faux : c'est parfaitement vrai, mais ce n'est pas l'essentiel. La morale n'est pas un but en soi, elle n'est que le chemin. Le cœur du message de Jésus, c'est cette découverte du Père, et ce qu'on peut, et doit, reprocher à Matthieu, c'est qu'il ne le dit jamais, au point qu'on doute qu'il l'ait vécue. Il est vrai qu'aucun des évangiles ne transmet clairement ce message, mais chacun des trois autres nous le laisse cependant sentir beaucoup plus nettement. Marc, parce qu'il est plus ancien, d'une époque encore proche de l'élan initial, où le sentiment de vivre cette filiation était encore prégnant. Jean, grâce au témoignage du "disciple que Jésus aimait", qui est sans doute celui qui avait le mieux compris, ou le moins mal, avant même la mort de Jésus. Luc, parce que l'ouverture de sa communauté aux païens les a maintenus le plus longtemps dans la dynamique de l'Esprit. Il est symptomatique que les communautés matthéennes soient celles qui ont disparu les premières du cours de l'Histoire : leur modèle était le plus sclérosé.

Mais, pour être bien clair, mon propos n'est pas de dénigrer la morale, au contraire c'est de lui rendre tout l'éclat qu'elle devrait avoir pour tout un chacun, alors que nous savons bien qu'en général le mot à lui seul a plutôt pour effet de produire une dispersion et un ennui universels. Or, la raison de cette mauvaise presse de la morale est justement liée à une présentation comme celle de Matthieu, c'est-à-dire quand on fait de la morale un but en soi et non un moyen pour un objectif bien plus bandant (dans le sens de l'archer qui 'bande' son arc, bien sûr, encore que...) Quel sportif de haut niveau, en effet, se soumettrait à ses séances d'entrainement quotidiennes, s'il ne savait qu'il aura ainsi des moments de grâce où il jouera "comme un dieu" ? Et quel musicien à ses gammes ? Il en va de même avec la morale : elle peut nous rebuter parce que nous l'avons souvent reçue de personnes qui ne semblaient pas respirer le bonheur de l'observer, et que même nous avons l'impression que ceux qui ne s'en soucient guère se portent bien mieux comme ça. Mais si ce qui nous fait courir c'est de trouver ce Père en nous comme Jésus l'avait trouvé, alors la morale est la voie royale.

Commenter cet évangile

P
Je n'avais jamais pensé que les évangélistes mêmes pouvaient ne pas connaître l'amour infini de Dieu pour eux, qu’ils seraient des messagers qui ignorent partiellement l'amplitude du message. Jésus accomplit la loi par l'amour absolu dont nous sommes l'objet. La morale n'est que la déclinaison de cet amour en des préceptes. On peut bien s'astreindre à garder les préceptes; il vaut mieux se laisser aimer d'un tel amour et se laisser former, éduquer, façonner par cet amour. Les préceptes seront alors suivis sans peine: vivre selon eux deviendra naturel, telle une conséquence de la charité vivifiante de Dieu lui-même.
Répondre
A
Effectivement nous avons souvent cette attitude double : d'une part nous avons bien intégré que les écrits de la première alliance doivent être interprétés et étudiés en fonction de leur contexte (nous ne croyons plus à une création littéralement en sept jours, nous ne cherchons plus dans quelle région du moyen-orient pouvait bien se situer le jardin d'Eden...), mais nous avons plus de mal à le penser pour les écrits de la nouvelle alliance. Je suis heureux pour vous que vous preniez mieux conscience de cet aspect, grâces à Dieu !
P
Ce que je découvre, aujourd'hui, est plutôt que j'interprétais les évangiles comme la vérité absolue, comme s'ils ne devaient pas être contextualisés, comme doivent l'être les textes bibliques. Je découvre que même Matthieu ou l'école matthéenne est une médiation, une façon de comprendre et d'exprimer sa/leur compréhension de Jésus. Je comprends que même les évangélistes ont pu ne pas mesurer l'ampleur de ce qui leur était révélé. Je me sais incommensurablement aimée de Dieu, gloire à Dieu! Cette prise de conscience par rapport aux évangélistes fait grandir mon indulgence envers certains frères et soeurs, disons. Je suis toujours étonnée des personnes qui cheminent depuis tellement longtemps et qui ignorent cet amour de Dieu pour eux.
A
Ce que vous dites ressemble à quelqu'un qui découvrirait que le Verbe, l'Esprit, Dieu, ne sont pas que des mots correspondant à des concepts bien identifiés, étiquetés et catalogués, mais des réalités vivantes ?!
P
Je réalise, avec votre réflexion, que nous avons à faire l'exégèse non seulement des textes bibliques, mais de la Parole même, du Verbe qui se révèle encore aujourd'hui à nous et dont les évangiles mêmes ne sont qu'un témoignage. Merci.
A
À mon avis, si les évangélistes avaient eu pleine conscience, absolue, du message de Jésus, nous n'aurions pas eu quatre, cinq, etc..., évangiles mais un seul. Tant mieux pour nous, donc ! puisque chaque évangéliste présente le message d'une manière qui peut plus ou moins nous parler. L'essentiel est que ce message dépasse les auteurs et transparaît malgré leurs limitations. Oui, les évangélistes n'étaient que des hommes, comme nous, avec leurs limites personnelles, les limites aussi des communautés dont ils ne sont que les porte-paroles. Il est pour moi certain qu'il y a eu après la résurrection comme une vague de fond qui a transporté les disciples, qui leur a permis de comprendre énormément de choses qu'ils n'avaient pas comprises avant (et Dieu sait s'ils n'avaient vraiment pas compris grand chose...) Mais même cette venue initiale de l'Esprit ne les a pas fait pénétrer dans la vérité toute entière !<br /> Je suis tout-à-fait d'accord avec ce que vous dites ensuite sur la morale