Partage d'évangile quotidien
<
Enregistrer le billet en pdf

Violent désir

Ven. 12 Juin 2015

Matthieu 5, 27-32 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Vous avez entendu qu'il a été dit : “Adultère ne commettras.” Or moi je vous dis : Tout homme qui regarde une femme pour la désirer, adultère déjà avec elle, en son cœur ! 

« Si ton œil, le droit, est pour toi occasion de chute, arrache-le ! Et jette-le loin de toi ! Car il est de ton intérêt que soit perdu un de tes membres, et que ton corps entier ne soit jeté dans la géhenne. Et si ta main droite est pour toi occasion de chute, coupe-la ! Et jette-la loin de toi ! Car il est de ton intérêt que soit perdu un de tes membres, et que ton corps entier dans la géhenne ne s'en aille. 

« Et il a été dit : “Qui renvoie sa femme, qu'il lui donne un acte de répudiation.” Or moi je vous dis : Tout homme qui renvoie sa femme, sauf en cas de concubinage, la fait devenir adultère. Et qui se marie avec une femme renvoyée, est adultère ! » 

 

 

Le cantique de Salomon, par He-Qi

 

 

voir aussi : Un autre regard, Attention les yeux !, Main balladeuse, Des régulières et légitimes

Après la violence, le désir : est-ce bien différent ? la volonté de posséder l'autre, de l'avoir à sa merci, d'en jouir, d'en tirer du plaisir. Sur le rapport de l'homme aux femmes, nous avons ici deux enseignements différents (mais non contradictoires). D'abord, à l'interdiction de commettre un adultère, charnellement, Jésus ajoute la recommandation de ne même pas le commettre "dans son cœur", virtuellement. C'est exactement  la même idée qu'hier au sujet de la violence : il ne suffit pas de ne pas passer à l'acte, il faut aussi rechercher en soi d'où viennent de telles impulsions. Et, comme hier, ce n'est pas tant pour permettre une vie en société — laquelle peut s'accommoder de tels désirs non réalisés... —, mais c'est bien plus pour nous-même, pour notre paix intérieure, et notre progrès spirituel.

Il faut préciser que le "désir" dont il est question est quelque chose de très fort. C'est le même verbe que Luc a utilisé, par exemple, pour le fils prodigue quand il s'est retrouvé à garder des cochons et qu'il "désirait" que quelqu'un lui donne même rien que des caroubes à manger, ou pour le pauvre Lazare qui "désirait" qu'on lui donne ne serait-ce que les miettes de la table du riche. C'est un désir de l'ordre du vital ! qu'on ne peut pas réfréner. Et la phrase ici nous parle de regarder une femme "pour" la désirer de cette façon : c'est-à-dire, en réalité, qu'on a déjà ce désir en soi, et qu'on cherche seulement sur qui on va pouvoir le fixer, ce qui indique bien que la malheureuse sur laquelle ça va tomber n'y est strictement pour rien, si ce n'est que son apparence puisse se prêter au fantasme de celui qui a déjà décidé en son cœur de rechercher un tel "objet".

Cette description psychologique est quand même remarquablement fine ! Mais on peut remarquer, de plus, qu'elle est très similaire au récit de la tentation d'Ève au jardin d'Eden. Si on regarde, en effet, ce récit de près, on voit qu'avant même de manger le fruit, Ève : avait décidé qu'il avait bon goût (!), trouvait donc qu'il était beau, était certaine qu'il donnait la connaissance (ce qui n'avait pas été dit par YHWH...), et surtout estimait qu'il était souhaitable d'acquérir cette connaissance (Genèse 3, 6). Le texte énumère dans cet ordre-là les raisons qui mènent Ève à manger du fruit, alors qu'il est évident que le cheminement a été à l'inverse : c'est le souhait d'acquérir la connaissance qui l'a convaincue que le fruit pouvait la lui donner et qui le lui a fait trouver beau et enfin certaine qu'il était bon à manger... Pour Ève aussi, c'est bien le désir qui a mené la danse. On se prendrait presque à rêver de ce qui se serait passé si quelqu'un lui avait d'abord appris à connaître ces mécanismes qui sont notre nature :)

Le second enseignement du jour, par contre, l'interdiction du divorce, n'est pas vraiment à sa place. On peut noter déjà que la formule qui l'introduit "il a été dit" est la seule à être ainsi simplifiée dans la série ; toutes les autres (celles que nous avons déjà vues comme celles qui vont suivre encore) sont mot pour mot identiques : "vous avez entendu qu'il a été dit". Il se trouve aussi que cette même interdiction se retrouve plus loin chez Matthieu (19, 9), dans un passage où il est question de manière beaucoup plus détaillée du divorce. C'est le fait que le divorce y soit qualifié d'adultère, qui a incité Matthieu à en extraire cette phrase et la dupliquer ici, par association d'idées purement formelle. La même remarque peut d'ailleurs être faite sur l'œil à arracher et la main à couper : c'est aussi un duplicata (18, 8-9), justifié cette fois par la mention du même organe, l'œil... Mais là aussi nous perdons le sens principal de l'enseignement : comme si d'arracher son œil allait changer quelque chose pour celui qui cherche à posséder une femme, comme nous l'avons décrit ? mieux vaudrait qu'il se coupe autre chose, à ce compte-là !

Commenter cet évangile