Dépannage à distance
Jésus était entré à Capharnaüm ; un centurion de l'armée romaine vint à lui et le supplia : « Seigneur, mon serviteur est au lit, chez moi, paralysé, et il souffre terriblement. » Jésus lui dit : « Je vais aller le guérir. »
Le centurion reprit : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri. Ainsi, moi qui suis soumis à une autorité, j'ai des soldats sous mes ordres ; je dis à l'un : 'Va', et il va, à un autre : 'Viens', et il vient, et à mon esclave : 'Fais ceci', et il le fait. »
A ces mots, Jésus fut dans l'admiration et dit à ceux qui le suivaient : « Amen, je vous le déclare, chez personne en Israël, je n'ai trouvé une telle foi. Aussi je vous le dis : Beaucoup viendront de l'orient et de l'occident et prendront place avec Abraham, lsaac et Jacob au festin du Royaume des cieux, »
voir aussi : Discipline exemplaire, Efficacité militaire, Sans aucun doute
Il y a dans les évangiles quelques passages comme celui-ci, où on sent clairement que Jésus est dépassé par les événements. Non pas au sens que ces événements le laisseraient perturbé, mais plus simplement qu'ils lui font franchir une étape qu'il n'avait pas prévue. Ainsi, ici, Jésus n'avait visiblement jamais pensé que les guérisons qui s'opéraient par son intermédiaire pouvaient s'accomplir à distance, sans toucher ni voir le malade, sans même le connaître. C'est le centurion qui a pensé que c'était possible, et c'est le centurion qui l'en a convaincu, qui lui a ouvert l'esprit sur cette possibilité.
Un autre épisode où Jésus apparaît aussi comme 'bousculé' par les événements, est celui avec la syro-phénicienne, une non-juive donc, qui lui demande d'exorciser sa fille. Or, jésus considérait visiblement jusque là, que son ministère ne s'adressait qu'aux juifs. Et cette fois-là aussi, c'est l'insistance de la femme, l'habileté qu'elle déploie dans son argumentaire, qui forcent Jésus à dépasser ses à-priori.
Le centurion non plus n'était pas juif. Mais dans sa version du même épisode, Luc précise qu'il faisait cependant partie des "craignant Dieu", c'est-à-dire des païens qui croient au Dieu des juifs, à YHWH. Luc le décrit même comme très prévenant pour la communauté juive de Capharnaüm, puisqu'il aurait financé la construction de leur synagogue. C'était donc ce qu'on appelait encore un prosélyte. Pour les chrétiens, l'équivalent le plus proche serait un 'catéchumène', quelqu'un qui ne fait pas encore partie de la communauté, mais qui s'y prépare activement.
Le dernier cas, où Jésus semble nettement poussé par les circonstaces à franchir une étape, est l'épisode des noces de Cana. Il n'avait alors même pas commencé son ministère. Tout juste était-il suivi de quelques disciples qui étaient sensibles à son charisme, mais il n'avait pas encore enseigné, encore moins accompli de miracle, et voilà que sa mère lui suggère d'en faire un. Il refuse dans un premier temps, puis finalement s'exécute. L'ennui, ici, est qu'on ne voit pas pourquoi il change d'avis. L'histoire semble construite surtout pour redorer le blason de Marie, plutôt malmenée dans les autres évangiles, où elle est dite penser que son fils est un aliéné.
Cela fait quand même peu de cas. Et on a eu beau jeu de faire remarquer, depuis longtemps, que les deux exemples du centurion et de la syro-phénicienne vont tous les deux dans le même sens, qui est de justifier une problématique importante pour certaines communautés chrétiennes des premiers temps, notamment celle de Luc, qui est l'ouverture du 'mouvement Jésus' au-delà du strict monde juif. Car, malgré ces deux épisodes, on ne voit pas que Jésus ait ensuite changé de cible pour sa mission. On nous dit qu'il est émerveillé de la foi de ces deux personnes, mais il s'obstine quand même à ne prêcher qu'au juifs, même après la grande déception de la multiplication des pains, quand il comprend que les foules qui le suivent ne dépasseront jamais le stade terre-à-terre de l'attente d'un royaume terrestre.
D'un autre côté, les évangélistes ont tendance à vouloir gommer tout ce qui peut faire descendre de son piédestal leur Jésus élevé au rang de Dieu lui-même. De tels épisodes où Jésus apparaît n'avoir pas tout prévu d'avance font un peu tâche sur leur idole. C'est un peu le même état d'esprit qui leur a fait essayer de gommer le fait que Jésus a été disciple de Jean le baptiste avant de se lancer dans son propre ministère.
Difficile de conclure, donc. Pour ma part, je pencherai pour l'hypothèse d'épisodes construits pour les besoins de la mission vers le monde païen. Cela montre un Jésus qui péche un peu par défaut d'omniscience, mais c'est encore mieux qu'un Jésus qui n'aurait pas du tout pensé aux païens, quand on veut justement s'adresser à eux. Mais en même temps, je ne pense pas du tout que ces premiers chrétiens trahissent Jésus en réécrivant de cette façon l'histoire. Je ne crois vraiment pas que la portée du message de Jésus ne concernait que les juifs. C'est ici que l'on peut comprendre ce que signifie "l'esprit de Jésus" dont ces premiers chrétiens se disaient investis, cet esprit qui les faisait accomplir "de plus grandes choses encore" que lui. Jésus n'a pas du tout clôt la révélation, il lui a 'seulement' ouvert un champ inimaginable avant lui.
Seulement, on voit bien qu'on est un peu obligé de choisir. C'est soit Jésus au-dessus de tout, Jésus surhomme, Jésus Dieu, et en ce cas l'Esprit est juste ce qui nous permet d'essayer de nous conformer à ce modèle à jamais inatteignable. Soit l'Esprit nous ouvre à une aventure sans limites, et Jésus demeure un homme exceptionnel mais pas au-dessus, pas d'une autre espèce que nous. Juste l'ami par excellence. À chacun de voir.


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