Au bénéfice du doute
Il s'agit de toujours rester ouverts, ne pas se figer sur une position quelle qu'elle soit, toujours conserver, de quelque côté qu'on puisse pencher, au moins une part de doute, d'incertitude.
Matthieu veut en faire trop. Dans cette histoire qu'il partage avec Marc (5, 21-43) et Luc (8, 40-56), chez ces deux derniers, quand le père vient solliciter l'aide de Jésus pour sa fille, celle-ci est "seulement" à l'article de la mort. Matthieu se dit qu'en la présentant comme déjà morte, il rehausse encore plus le prestige de Jésus, et invite ainsi ses lecteurs à avoir une foi encore plus forte. Là où, chez Marc et Luc, le père croit "seulement" Jésus capable de guérir un malade, chez Matthieu, il le croit capable de ressusciter un mort ! Or, dans tous les évangiles, il n'y a aucun autre cas où quelqu'un vienne solliciter Jésus pour faire revenir à la vie un mort !
Peu importe, dira-t-on, on n'est pas à ça près, et puis, toujours chez Marc et Luc, c'est bien ce qu'il finit par se passer : avant que Jésus n'arrive au domicile de la jeune fille, celle-ci décède, et pourtant Jésus est capable de la faire revenir à la vie. Donc, quelle importance qu'elle ait été morte dès le début, ou que cela ne se soit produit qu'au cours du délai entre la demande du père et l'arrivée de Jésus sur place ? Dans les deux cas, il y a bien réanimation par Jésus d'une jeune fille qui était tenue pour déjà morte. Effectivement, pour le seul point de vue de l'évaluation des capacités de Jésus en tant que guérisseur, le résultat est le même. Ce qui change, c'est juste que Matthieu anticipe sur le degré de foi attribué aux croyants : Jésus n'a, à ce stade de son histoire, encore ressuscité personne, et Matthieu nous décrit une personne qui l'en croit quand même capable...
Pourquoi pas ? mais quand même, du coup on ne comprend pas ce que vient faire la seconde histoire intriquée dans celle de la jeune fille, l'histoire de cette femme plus âgée, qui vient toucher en catimini le vêtement de Jésus. Chez Marc et Luc à nouveau, cette femme fait perdre un temps fou à Jésus en chemin vers le domicile de la jeune fille, et c'est la raison pour laquelle il ne va arriver qu'après qu'elle soit décédée. Chez Marc et Luc, donc, d'une part Jésus sait seulement qu'il s'est passé quelque chose (une puissance est sortie de lui, dit Marc), mais la femme sait très bien qu'elle n'aurait pas dû toucher le vêtement de Jésus à cause des règles de pureté, et donc elle se cache. Jésus demande "qui m'a touché ?", les disciples lui font remarquer qu'il y a des dizaines de personnes qui le touchaient, vu la foule qui l'enserrait, et on palabre, et la femme tergiverse, avant de finalement avouer.
Quelles conclusions tirer de tout cela ? On peut, bien sûr, considérer que seuls comptent les faits bruts : Jésus a guéri (à son corps défendant) une femme qui perdait du sang depuis douze ans, et Jésus a fait revenir de la mort (ou du moins supposée telle) une jeune fille de douze ans. Cette façon de voir les choses est plutôt dictée par un a priori préalable : on croit en la divinité de Jésus, donc absolument tout lui était possible, et on ne veut rien savoir d'autre à son sujet. On a le droit de s'en tenir à une telle position.
On a le droit aussi de s'interroger : il est clair que les versions de cette histoire, telles que rapportées par Marc et Luc, sont plus cohérentes que celle rapportée par Matthieu. Matthieu nous présente donc une version qui a été modifiée (par lui ou par un de ses prédécesseurs dont il tient cette version), et pas seulement modifiée dans le sens de perte d'informations, mais surtout modifiée dans le sens d'ajouts destinés à nous présenter un Jésus plus idéalisé que dans la réalité : l'homme qui croit Jésus capable de ressusciter une morte est peu vraisemblable ; de même pour Jésus qui est capable de savoir instantanément qui a été guéri rien qu'en touchant son vêtement alors qu'une foule l'enserre de toutes parts.
Il ne s'agit pas pour autant de jeter un tel doute sur les évangiles qu'on en arriverait à dire, comme certains, que Jésus n'aurait même pas existé ! Mais entre de tels extrêmes, Jésus pur mythe d'un côté, et d'un autre côté tout est à prendre à la lettre dans les évangiles, il s'agit, d'une part, de se faire, progressivement, une opinion qui nous soit absolument personnelle, et non pas celle que nous ont inculquée notre entourage, le milieu dans lequel nous sommes nés, etc. Et d'autre part, il s'agit aussi de rester ouverts, ne pas se figer sur une position quelle qu'elle soit, conserver toujours, de quelque côté qu'on puisse pencher, au moins une part de doute, d'incertitude. Dès qu'on se cristallise, dans quelque domaine d'ailleurs que ce soit, c'est là qu'on est déjà mort :(
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Comme il leur disait ces choses,
voici qu'un chef est venu,
et se prosternant devant lui, dit :
« Ma fille, à l'instant, a péri,
mais viens, impose ta main sur elle, et elle vivra ! »,
et s'étant levé, Jésus le suivit, ainsi que ses disciples.
Et voici qu'une femme,
perdant du sang depuis douze ans,
s'étant approchée par derrière,
toucha la tresse de son vêtement,
car elle se disait en elle-même :
« Si seulement je touche son vêtement,
je serai sauvée ! »,
et Jésus, s'étant retourné et l'ayant vue, dit :
« Confiance, fille, ta foi t'a sauvée. »,
et a été sauvée la femme dès cette heure-là.
Puis Jésus arriva à la maison du chef,
et voyant les joueurs de flûte
et la foule tumultueuse,
il dit :
« Retirez-vous,
car elle n'est pas morte, la jeune fille,
mais elle dort. ».
Alors ils ricanaient sur lui,
mais, quand la foule eût été jetée dehors,
il entra, saisit sa main,
et la jeune fille se réveilla,
et la rumeur en sortit dans tout ce pays-là.
(Matthieu 9, 18-26)

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