Dis-moi où tu habites
Les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) sont très différents de l'évangile de Jean : les synoptiques sont plus concrets, ils comportent plus d'événements et de paraboles, des éléments narratifs donc, alors que l'évangile de Jean est plus abstrait, il comprend beaucoup plus d'enseignements, dont on se demande d'ailleurs souvent si ce sont bien des paroles qui ont été prononcées par Jésus ou si ce ne sont pas plutôt les réflexions de l'évangéliste et de sa communauté. On peut ajouter à ces différences que, la base des synoptiques est une relation de la vie publique de Jésus du point de vue de Galiléens, cette vie publique est censée s'être déroulée essentiellement en Galilée, suivie d'une montée finale à Jérusalem qui s'achève sur la croix ; l'évangile de Jean, de son côté, montre le point de vue d'un Judéen, il y a très peu d'événements se déroulant en Galilée, Jésus semble passer la majeure partie de son temps à Jérusalem à l'occasion de l'une ou l'autre des nombreuses fêtes.
Il n'empêche que les deux points de vue se rejoignent sur un certain nombre de thèmes, même si abordés dans des contextes différents. Ainsi, ce "il y a plus grand que le temple ici" rejoint exactement le "l'heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité" déclaré à la Samaritaine qui demandait si le lieu où il convenait d'adorer Dieu était leur temple sur le mont Garizim ou celui des Juifs à Jérusalem. Le temple est censé être le lieu de la présence de Dieu, le lieu où il habite, et dans les deux cas Jésus s'inscrit en faux contre cette idée : le vrai temple, le lieu où Dieu habite, c'est la personne humaine, l'être humain. Et ici, il appuie cette affirmation par cette citation du prophète Osée (6, 6) "C'est la compassion que je veux, et non le sacrifice", autrement dit que, pour Dieu, le seul vrai culte qu'il attend de nous, c'est que nous aimions nos prochains.
Marc (2, 23-28), dans sa version parallèle de cet épisode, est le seul à faire précéder la conclusion que "le fils de l'homme est maître du sabbat" par cette première assertion que "le sabbat a été créé pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat". L'idée est bien sûr la même que celle du vrai temple, mais renforce encore plus cette centralité de l'homme, de l'être humain, et l'expression "le fils de l'homme" dans la conclusion ne doit donc pas être prise comme désignant Jésus seul : cette expression sémitique classique, qui peut être utilisée comme équivalent de "moi", est à prendre ici dans son sens plus générique d'équivalent à "l'homme", l'homme est maître du sabbat, puisque que le sabbat a été créé pour lui et non l'inverse.
Les chrétiens ont-ils bien compris cette sorte d'inversion des rôles prônée par Jésus ? on peut se demander ce que signifie sa déification, dans un tel contexte. Jésus ne prétend pas que l'homme soit au-dessus de Dieu, et lui-même, justement, renvoie toujours à Dieu comme étant celui dont il ne se veut que le témoin. Mais parallèlement, il affirme donc que la seule façon de servir Dieu qui nous soit accessible, c'est d'aimer nos frères et sœurs humains, car ce n'est pas dans le vide qu'il réside, pas même dans le vide du "Saint des Saints" du Temple de Jérusalem. Avec Paul, nous pouvons élargir cette présence de Dieu à toute la création, mais quelle est alors la logique d'avoir déifié Jésus, d'avoir défini la présence de Dieu en lui d'une manière qui serait radicalement différente de la présence du même Dieu en chacun et chacune de nous ?
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En ce temps-là Jésus allait, le sabbat,
à travers les emblavures,
or ses disciples avaient faim,
et ils commencèrent à cueillir des épis et à manger.
Alors les pharisiens, observant cela, lui dirent :
« Vois, tes disciples font
ce qu'il n'est pas permis de faire
un sabbat ! »
Alors il leur dit :
« N'avez-vous pas lu ce que fit David
quand il était affamé
ainsi que ceux avec lui :
comment il est entré dans la maison de Dieu,
et ils ont mangé les pains de la Face
qu'il ne lui était pas permis de manger
ni à ceux avec lui,
mais seulement aux prêtres.
Ou n'avez-vous pas lu dans la loi
que, les sabbats,
les prêtres dans le temple profanent le sabbat
et sont innocents ;
or je vous dis
qu'il y a plus grand que le temple
ici !
Mais si vous aviez connu ce que c'est que :
"C'est la compassion que je veux,
et non le sacrifice",
vous n'auriez pas jugé des innocents !
Oui, il est maître du sabbat,
le fils de l'homme ! »
(Matthieu 12, 1-8)

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