Guérisons par surcroît
Il y a, à mon avis, deux façons par lesquelles ont pu se produire les guérisons "miraculeuses" attribuées à Jésus. La première, et la plus intéressante, est que de telles guérisons ont pu se produire comme conséquence de son enseignement. Si cet enseignement provoquait une remise en cause complète de la personne, de ses conceptions sur ce que c'est que le monde, la vie, etc., il est possible que dans l'effondrement de tout ce en quoi elle croyait disparaisse aussi quelque chose qui l'empêchait de guérir. Dans cet enseignement de Jésus, tel qu'il nous a été rapporté, on peut penser notamment à une phrase comme "aimez vos ennemis" qui est absolument contre-intuitive. Tout notre atavisme animal s'insurge contre une telle idée.
La seconde façon par laquelle, à mon avis, ont pu se produire ces guérisons "miraculeuses", est l'enthousiasme collectif, qui entraîne lui aussi qu'on laisse tomber bon nombre de nos défenses habituelles : on s'oublie, on se réduit à ce seul point commun qu'on partage avec la foule, et là encore, cet oubli — mais cette fois-ci seulement partiel — de notre petite personne, peut offrir un espace à une guérison inattendue. Cette seconde façon est vraisemblablement celle dont on peut constater les effets dans les foules qui vont à Lourdes, ou dans les assemblées de guérison des églises évangéliques, par exemple. C'est aussi celle qui va entraîner la mort de Jésus : ces foules enthousiastes sont dangereuses, elles provoquent des troubles, les romains risquent de venir avec le rouleau compresseur de leurs légions, les autorités religieuses préféreront prévenir tout risque en faisant disparaître l'origine des troubles.
Quoi qu'il en soit, il est certain que ce n'est pas à Nazareth qu'aucune de ces deux conditions d'accomplissement de guérisons ne pouvait se mettre en place. On a pourtant ici en partie la première : le commentaire de Jésus sur le passage d'Isaïe qu'il vient de lire signifie à peu près "le Messie, c'est moi" ! et les premières réactions de l'assistance témoignent peut-être d'un début d'enthousiasme à cette idée, un début d'acceptation. Mais très vite ce premier mouvement se heurte à la résistance : mais enfin, mais non, ce n'est pas possible, le messie on ne doit pas savoir d'où il vient, or Jésus on sait très bien qu'il vient de chez nous, il nous raconte n'importe quoi, il se prend pour qui, il blasphème, il a un grain, il a perdu l'esprit, il n'a plus toute sa tête...
C'était inévitable, sans doute. Aussi peu, Marc comme Matthieu n'ont-ils pas cherché à mettre en valeur cet épisode du retour de Jésus dans son pays, Nazareth ; ils le mentionnent à un moment du déroulé de leur histoire, mais juste en passant. Il n'y a que Luc, ici, qui l'ait mis ainsi au tout début de son récit du ministère de Jésus. Auparavant, outre ses récits de l'enfance, il ne nous a présenté que le baptême par Jean suivi des quarante jours de jeûne ; à peine donne-t-il alors une introduction générale : "Jésus revient, sous la puissance de l'Esprit, dans la Galilée. Une rumeur à son sujet sort dans tout le pays d'alentour. Lui-même enseignait dans leurs synagogues, glorifié par tous.", et "Il vint à Nazareth..."
Si Luc a voulu placer ainsi cet épisode du retour à Nazareth comme le premier du ministère, c'est parce que, pour lui, il est emblématique du rejet final dont il va être victime, mais cette fois pas seulement par son village natal, mais par tout Israël, du moins par ses plus hautes autorités. Luc encadre ainsi tout le ministère par deux rejets, se renvoyant la balle l'un à l'autre et se renforçant réciproquement. C'est que Luc est un héritier des communautés, d'origine essentiellement païennes, fondées par Paul. Et Luc dramatise énormément cet épisode du retour à Nazareth : lui seul cite ce passage d'Isaïe qui permet à Jésus de faire entendre ses prétentions à être le messie ; chez Marc (6, 2) et Matthieu (13, 54), on a juste "il enseigne dans la synagogue"...
Et Luc est aussi le seul à décrire un Jésus provocateur avec les exemples d'Élie et Élysée, et enfin, comme conséquence de toutes ces précisions dont on peut à bon droit se demander d'où il les sort, Luc est encore le seul à raconter cette histoire de précipice dans lequel les habitants de Nazareth voudraient l'envoyer "ad patres" : chez Marc comme chez Matthieu on a plutôt l'impression d'une sorte d'indifférence, et Jésus de constater simplement qu'il ne se produit là pas ou peu de guérisons...
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Et il vint à Nazareth, où il avait été élevé,
et il entra, selon son habitude
le jour du sabbat, à la synagogue,
et il se leva pour lire,
et on lui remit le livre du prophète Isaïe,
et ayant ouvert le livre
il le trouva à l'emplacement où il était écrit :
« L'Esprit du Seigneur est sur moi,
parce qu'il m'a oint
pour annoncer bonne nouvelle aux pauvres :
il m'a envoyé
proclamer aux captifs libération
et aux aveugles recouvrement de la vue,
envoyer les opprimés vers une libération,
proclamer une année de bienveillance du Seigneur. »
Et il ferma le livre, et le rendit au servant,
et il s'assit,
et les yeux de tous dans la synagogue
étaient dirigés vers lui.
Alors il commença à leur dire :
« Aujourd'hui s'est accompli cet écrit
à vos oreilles... »
et tous lui rendaient témoignage,
et ils s'émerveillaient des paroles de grâce
qui sortaient de sa bouche,
et ils disaient :
« N'est-ce pas le fils de Joseph,
celui-là ? »
et il leur dit :
« Sûrement, vous allez me dire ce proverbe :
"Médecin, guéris-toi toi-même !"
et tout ce que nous avons entendu
qui est arrivé à Capharnaüm,
fais-le aussi ici,
dans ta patrie ! »
Mais il dit :
« Amen, je vous dis que
nul prophète n'est accueilli dans sa patrie ;
en vérité, je vous dis,
il y avait de nombreuses veuves aux jours d'Élie
en Israël
quand fut fermé le ciel pour trois ans et six mois,
que ce fut une grande famine sur toute la terre,
et à aucune d'elles ne fut envoyé Élie,
mais à Sarepta de Sidon auprès d'une femme veuve...
et il y avait de nombreux lépreux en Israël
sous Élisée le prophète,
et aucun d'eux ne fut purifié,
mais Naaman, le Syrien... »
et tous furent remplis de fureur dans la synagogue
en entendant ces choses,
et s'étant levés, ils le jetèrent hors de la ville
et le menèrent jusqu'à une arête de la montagne
sur laquelle leur ville avait été fondée,
pour le précipiter,
mais lui, passant au milieu d'eux,
s'en alla...
(Luc 4, 16-30)

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