L'amour qui libère
"À qui peu est remis, il aime peu !" Celui à qui on pardonne peu, aime peu : telle est la morale de cet épisode, à laquelle on ne fait généralement pas attention, et qui est que, pour qu'une personne soit capable de beaucoup aimer, il faut qu'elle ait d'abord elle-même reçu beaucoup d'amour. Cela semble pourtant assez évident. Si on n'a eu comme expérience de la vie que des coups, des plaies et des bosses, la moquerie et le dénigrement, l'avilissement et le mépris, on ne peut pas manifester beaucoup d'amour pour qui que ce soit...
Il est vrai que, si on passe généralement à côté de cette fine pointe de cette histoire, c'est parce que ce qui a été dit juste avant semble être très exactement le contraire : "ses péchés nombreux lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé". Ainsi traduite, cette phrase-là nous parle bien de tout autre chose, d'un Dieu mesquin, d'un boutiquier, d'un épicier, de celui dont il est dit parfois qu'il tient compte des péchés jusqu'à la millième génération ; le Dieu pervers, selon la formule choc de Maurice Bellet, le Dieu qui, en fait, ne serait pas capable d'amour, puisqu'il ne nous le manifesterait que si, et à la mesure dans laquelle, nous en manifesterions, nous, les premiers. Le monde à l'envers !
Il est vrai, aussi, que si la plupart des traductions de ce passage le disent ainsi, c'est parce que déjà le texte grec y incite très fortement, la formule qu'il utilise étant difficile à comprendre autrement. On peut se demander si cette obscurité ne vient pas de ce que, déjà dans la tradition qui a abouti à ce texte grec, l'idée exprimée n'avait pas été comprise, d'où cette formulation alambiquée. Dans les traductions françaises que je connaisse pour ma part, je n'en vois qu'une seule qui respecte le sens véritable de cette histoire, la traduction dite en "Français courant" : "le grand amour qu'elle a manifesté prouve que ses nombreux péchés ont été pardonnés."
Et c'est pourtant aussi le seul sens possible de cette histoire, à cause du petit mashal des deux débiteurs qui avaient le même créancier : celui des deux qui aimera le plus le créancier qui leur a remis leur dette, c'est celui qui avait la plus grosse dette...
Mais peut-être ne nous rendons-nous pas vraiment compte de la profondeur de ce qu'il se passe dans cette scène, parce que nous ne vivons plus dans la même culture. Notamment, ce qu'implique le fait que cette femme essuie les pieds de Jésus avec ses cheveux ? Une femme, dans le judaïsme de l'époque, devait attacher et cacher ses cheveux dès qu'elle se montrait en public ; ce geste de sa part, ici, est tout-à-fait indécent, c'est comme si elle proclamait devant toute la ville qu'elle et Jésus étaient des intimes. Qu'elle ait été qualifiée au début de l'histoire de "pécheresse" ne signifiait pourtant nullement qu'elle ait automatiquement été une prostituée, mais ce geste-là, par contre, tendait à le faire croire.
C'est comme si elle se montrait toute nue devant lui, ce qui est bien sûr le cas, mais intérieurement. Et ses pleurs ne sont pas des pleurs de remord et de détresse, ce sont des pleurs de reconnaissance et de libération, il y a trop de bonheur en elle, elle est toute entière donnée à celui qui lui a rendu sa dignité, sa fierté, son honneur, sa grandeur, de fille de Dieu.
Ce n'est pas un hasard si, tout de suite après cet épisode, Luc, le seul des quatre évangélistes, va nous parler de ces femmes qui accompagnaient Jésus partout où il allait, tout autant que les "Douze"...
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Maintenant, un des pharisiens l'avait convié à manger avec lui,
alors il entra dans le logis du pharisien, et s'étendit,
et voici une femme qui était de la ville, une pécheresse,
elle avait appris
qu'il s'était étendu dans la maison du pharisien,
elle avait apporté un flacon en albâtre
d'huile parfumée,
et elle se tenait derrière lui à ses pieds, pleurant,
de ses larmes elle commença à inonder ses pieds,
et avec les cheveux de sa tête elle les essuyait,
et elle baisait affectueusement ses pieds,
et elle les oignait de l'huile parfumée.
Alors, voyant cela, le pharisien qui l'avait invité
se parla en lui-même, disant :
« Celui-là, s'il était prophète, il saurait
qui, et de quel genre,
est la femme qui le touche,
qu'elle est une pécheresse ! »,
mais répondant, Jésus lui dit :
« Simon, j'ai quelque chose à te dire. »
il dit : « Alors, maître, parle ! »
« Deux débiteurs avaient le même créancier,
l'un devait cinq cents deniers et l'autre cinquante,
comme ils n'avaient pas de quoi rendre,
à tous deux il fit grâce,
aussi, lequel d'entre eux l'aimera plus ? »,
répondant, Simon dit :
« Je suppose, celui auquel il a fait le plus grâce ? »
Alors il lui dit : « Tu as jugé droitement. »,
et s'étant tourné vers la femme, il dit à Simon :
« Regarde cette femme :
je suis entré dans ta maison,
tu ne m'as pas donné d'eau sur mes pieds,
mais elle, de ses larmes, elle a inondé mes pieds
et, de ses cheveux, elle les a essuyés ;
tu ne m'as pas donné de baiser,
mais elle, depuis que je suis entré,
n'a pas cessé de baiser affectueusement mes pieds ;
tu n'as pas oint ma tête d'huile,
mais elle, d'huile parfumée a oint mes pieds ;
je te dis :
c'est parce que ont été remis ses péchés, nombreux,
qu'elle a aimé, beaucoup ;
mais à qui peu est remis,
il aime peu ! »,
et à elle, il dit :
« Tes péchés ont été remis. »,
alors les convives commencèrent à se dire entre eux :
« Qui est celui-ci, qui même remet les péchés ? »,
mais il dit à la femme :
« Ta foi t'a sauvée, va en paix. »
(Luc 7, 36-50)

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