Lieu sacré ? terre sacrée ?
Il y a ceux qui font commerce du religieux, et ceux qui initient au spirituel. Les premiers mélangent tout, et le religieux n'est en réalité pour eux qu'un prétexte, une bonne occasion de plus de faire de bonnes affaires, d'assurer leur situation en ce monde, car pour ce qui est de l'autre, ils n'y croient tout simplement pas, ou si peu, parce qu'ils veulent bien à la rigueur que ce soit possible, qu'il y ait quelque chose au-delà des seules apparences, mais cela ne reste qu'une éventualité, pour eux. Ce dont ils sont sûrs, par contre, c'est de l'existence de ce monde-ci, alors où est le mal de tirer leur épingle du jeu ?
Ce n'est sans doute pas tant contre ces vendeurs eux-mêmes que Jésus en avait, mais bien plus, au-delà d'eux, contre le grand-prêtre en exercice, Caïphe, ou si on préfère contre celui qui exerçait réellement le pouvoir, le beau-père de Caïphe, Hanne. C'est eux qui venaient d'inventer cette "trouvaille", d'installer ces vendeurs dans l'enceinte du Temple, alors que jusque là ils se tenaient à l'extérieur. Comme si cette enceinte ne signifiait rien, comme si elle n'était pas là pour matérialiser une première séparation entre le profane et le sacré, entre le matériel et le spirituel. Oui, mais d'avoir fait entrer les vendeurs permettait de les taxer sur leur négoce...
Il fallait oser, de la part de Jésus, accomplir ce geste. Certes le judaïsme n'est pas hiérarchisé comme peut l'être le catholicisme, mais il n'en reste pas moins que le sanhédrin, avec à sa tête le grand-prêtre, était l'organe ayant le plus de légitimité pour prendre des décisions concernant le Temple ; il est évident qu'on va lui demander des comptes ("qui t'a donné cette autorité ?" : Matthieu 21, 23 ; Marc 11, 28 ; Luc 20, 2). En attendant, on ne peut qu'être frappé par le contraste : après en avoir chassé les vendeurs, Jésus, lui, se tient dans cette même enceinte, chaque jour, pour y "enseigner", pour y parler de Dieu.
Ceci ne signifie cependant pas que Jésus ait forcément eu une très grande estime pour ce temple et pour tout ce système de sacrifices. À la Samaritaine qui lui demande si le "bon" temple est celui de Jérusalem ou celui du mont Garizim en Samarie, il répond que ce n'est ni dans l'un ni dans l'autre qu'il s'agit d'adorer Dieu, mais en soi-même, c'est là que Dieu réside, en tout être, bien plus que dans n'importe quel édifice... Et c'est là aussi que doit cesser ce mélange des genres : cette vie-ci n'est pas un but en soi, elle n'a pas de sens par elle-même, si elle ne me permet pas d'atteindre cette présence en moi ainsi qu'en toute personne.
Il n'y a pas de lieu sacré, il n'y a pas de terre sacrée non plus, seules les personnes, toutes les personnes, sont sacrées.
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Et étant entré dans l'enceinte du temple,
il commença à jeter dehors les vendeurs
en leur disant :
« Il a été écrit :
"Et ma maison sera une maison de prière"
mais vous, vous en avez fait un repaire de brigands ! »
et il enseignait chaque jour dans l'enceinte du temple
cependant les grands prêtres et les scribes
cherchaient à le perdre,
ainsi que les premiers du peuple,
mais ils ne trouvaient pas quoi faire,
car tout le peuple était suspendu à ses lèvres
en l'écoutant.
(Luc 19, 45-48)

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