Toujours ce "royaume"
La foi, tout le monde l'a. Foi en quoi, c'est la question...
Chez Matthieu comme chez Marc, du passage à Jéricho n'est retenue que la guérison de l'aveugle (des deux aveugles, pour Matthieu) en sortant de la ville. Chez Marc (10, 46), passage éclair : "et ils viennent à Jéricho et en sortant de Jéricho..." ; chez Matthieu (20, 29), même pas l'arrivée, juste la sortie : "et en sortant de Jéricho..." Luc est donc le seul à situer deux péricopes lors du passage dans cette ville. En premier, celle de Zakkaï, vue hier, vraisemblablement inventée par l'auteur (ou ses sources), mais qui a l'intérêt de montrer les bénéfices du bon accueil que faisait Jésus aux pécheurs, et notamment aux percepteurs des impôts romains (ceux que les traductions des évangiles appellent généralement les "publicains") : la conversion de Zakkaï a eu pour conséquence qu'il a dédommagé, largement, ceux qu'il avait escroqués, et qu'il a distribué, tout aussi largement, tous ses biens en surplus à ceux qui en avaient besoin. C'est bien toute la communauté qui a été gagnante !
La seconde péricope que Luc insère au cours du passage de Jésus à Jéricho, est cette parabole, dite souvent des "dix mines", et dont on trouve une version, légèrement différente, chez Matthieu (25, 14-30), la parabole dite des "talents". Chez Matthieu, elle est située dans un ensemble de nombreuses recommandations données à Jérusalem par Jésus à ses disciples, comme prospective des temps à venir. Luc, ici, a donc tenu à la situer avant même la montée à Jérusalem, pour essayer de mettre en garde ces mêmes disciples (et à travers eux, tous ceux qui viendront au cours des temps ultérieurement), contre cette croyance, qui était leur attente encore et toujours, d'un royaume terrestre, matérialisé concrètement par l'expulsion des romains, et donc la reconquête par Israël de sa souveraineté sur "sa" terre : "ils croient, eux, que tout de suite le royaume de Dieu va apparaître" ! ils en sont encore là, ils montent à Jérusalem pour que Jésus soit reconnu par le sanhédrin comme étant le messie politico-militaire attendu... et c'est vraisemblablement pour cette raison qu'ils "livreront" Jésus au sanhédrin, pour forcer cette confrontation à se faire.
Mais non, le royaume n'est pas, selon Jésus, un événement qui va surgir extérieurement, c'est une réalité toute intérieure, et il ne dépend que de chacun d'y accéder, à sa mesure, progressivement aussi. Nous en avons tous la capacité, le royaume est en nous, déjà là, à nous de le trouver. Et deux personnes peuvent bien se trouver attablées ensemble, ou travailler ensemble à la même tâche, et l'une est déjà dans le royaume et l'autre non. C'est vraiment une réalité de la vie de tous les jours, une disposition d'esprit intérieure, plus ou moins investie, plus ou moins ancrée profondément, et jamais atteinte de manière absolue, non plus, mais qui n'en reste pas moins une certitude indéracinable, et c'est ce qui fait toute la différence. C'est comme pour ce qu'on appelle la "foi", par rapport à la "croyance" : la "croyance" suppose nécessairement un doute, mais la "foi", elle, est une certitude. La foi, c'est ce qui se manifeste par les croyances, lesquelles sont forcément imparfaites, et donc seront amenées à être remises en cause, mais ce processus mènera à un affinement de la foi, qui elle demeure, et simplement va alors s'exprimer par des croyances moins imparfaites. La foi, tout le monde l'a. Foi en quoi, c'est là la question.
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Comme ils entendent ces choses,
il y ajoute et dit une parabole :
en approchant de Iérousalem,
ils croient, eux, que tout de suite
le royaume de Dieu va apparaître...
Il dit donc :
« Un homme bien né va dans un pays lointain
recevoir pour lui la royauté, puis revenir.
Il appelle dix de ses serviteurs
et leur donne dix mines.
Il leur dit :
"Faites affaires jusqu'à ma venue."
– Ses concitoyens le haïssaient.
Ils envoient une ambassade derrière lui pour dire :
"Nous ne voulons pas que celui-là règne sur nous !"
Or, quand il est de retour,
après avoir reçu la royauté,
il dit d'appeler à lui ces serviteurs
à qui il avait donné l'argent,
pour connaître ce que chacun avait gagné en affaires.
Arrive le premier. Il dit :
"Seigneur, ta mine : c'est dix mines qu'elle a rapportées !"
Il lui dit :
"Très bien Bravo ! Bon serviteur !
Puisque pour si peu tu as été fidèle,
aie autorité sur dix villes !"
Vient le deuxième. Il dit :
"Ta mine, Seigneur, a fait cinq mines !"
Il dit aussi à celui-là :
"Toi aussi, sois sur cinq villes !"
L'autre vient et dit :
"Seigneur, voici : ta mine !
Je l'avais mise de côté dans un tissu.
Car je te craignais,
parce que tu es un homme exigeant :
tu prends ce que tu n'as pas déposé,
tu moissonnes ce que tu n'as pas semé."
Il lui dit :
"Je te juge de ta bouche, mauvais serviteur !
Tu savais que moi, je suis un homme exigeant,
prenant ce que je n'ai pas déposé,
moissonnant ce que je n'ai pas semé.
Et pourquoi n'as-tu pas donné mon argent
à une banque ?
Et moi, à ma venue,
je l'aurais retiré avec un intérêt."
Il dit à ceux qui se tiennent là :
"Prenez-lui la mine,
et donnez à celui qui a les dix mines."
On lui dit :
"Seigneur, il a dix mines !"
Je vous dis :
"À tout homme qui a,
il sera donné.
Mais à qui n'a point,
même ce qu'il a
lui sera pris !
– Cependant, mes ennemis,
ceux qui ne voulaient pas que je règne sur eux,
amenez-les ici et égorgez-les devant moi !" »
Ayant dit ces choses,
il va devant et monte vers Iérousalem.
(Luc 19, 11-28)

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