De peur qu'ils ne défaillent
Où trouver dans un désert autant de pains pour rassasier une telle foule ? On a évidemment le droit de croire à de vraies multiplications de pains, si cela nous semble essentiel, pour de multiples raisons, la principale étant sans doute que ces multiplications de pains seraient des précurseurs de l'eucharistie.
On distingue classiquement deux grandes catégories de signes (miracles) rapportés à propos de Jésus dans les évangiles : d'un côté les guérisons et les exorcismes, qui concernent la santé physique et psychique de personnes malades ou handicapées. Dans ce type d'événements, il est certain qu'on peut, le plus souvent, envisager un effet de type placébo : les personnes ont eu envie d'être guéries, elles ont voulu y croire, et il est possible que cela suffise à expliquer qu'elles aient effectivement été guéries. Cela n'élucide pas pourquoi c'est la personne de Jésus qui a permis que ces gens y croient. Certes, il y a l'effet de la réputation, de la renommée (du buzz !), une fois qu'elle a été lancée, mais au départ, avant que Jésus n'ait fait parler de lui précisément par ces premiers exorcismes et premières guérisons ?
La deuxième catégorie de signes regroupe tous les autres, on les qualifie parfois de "miracles sur la nature", comme si la première catégorie ne consistait pas aussi en miracles "sur la nature"... quoi qu'il en soit, on retrouve donc dans cette catégorie-ci le changement de l'eau en vin, la tempête apaisée, la marche sur les flots, le figuier desséché, etc., et les multiplications de pains. Il y a en tout six récits de multiplications de pains ; dans quatre d'entre eux, il est question de cinq pains pour cinq mille hommes, raison pour laquelle on considère qu'ils parlent du même événement (Matthieu 14, 15-21 ; Marc 6, 35-44 ; Luc 9, 12-17 ; Jean 6, 8-13), et dans les deux autres récits il est question de sept pains pour quatre mille hommes (ici chez Matthieu et Marc 8, 1-10). On peut estimer que cette seconde "mouture" ne serait qu'une sorte de défalque de l'autre, il n'en reste pas moins qu'un tel nombre de récits est un fort indice global d'authenticité qu'un tel événement se soit réellement produit au moins une fois.
En faveur d'une telle authenticité, compte pour beaucoup le fait que l'évangile de Jean le rapporte, puisque les accords entre le récit de Jean et les récits des synoptiques (les trois autres évangiles) sont relativement rares : le baptême de Jésus par le Baptiste, la première multiplication des pains suivie de la marche sur les eaux, les marchands chassés du temple, la "passion" et la résurrection ! c'est peu ; c'est l'essentiel peut-être, mais c'est peu. Or, si Jean rapporte si peu d'événements en commun avec les récits des synoptiques, c'est parce que Jean était un Judéen, habitant de Jérusalem, qu'il n'avait pas accompagné Jésus dans toute sa période galiléenne, en sorte que son évangile se déroule presque entièrement à Jérusalem, à part Cana (au tout début de la vie publique de Jésus) et, donc, à part la multiplication des pains...
Il n'est pas sûr pourtant que Jean ait été présent à cet événement, mais s'il le rapporte quand même, c'est parce qu'il sait, et de façon certaine, que c'est là que le sort de Jésus s'est scellé. Il le dit : en conclusion de ce "signe" extraordinaire, les gens veulent s'emparer de Jésus "pour le faire roi" (Jean 6, 15) ; c'est cette exaltation d'une foule, prête à marcher sur Jérusalem pour aller y placer Jésus sur le trône de David, qui a fait peur aux autorités religieuses, grands prêtres et sanhédrin. Jean est de la famille, ou un très proche, du grand prêtre Hanne, ses informations à ce sujet sont forcément fiables, c'est là que Jésus a commencé à inquiéter au plus haut point ces chefs religieux. Et, par conséquent, nous sommes obligés de penser qu'il s'est bien passé quelque chose lors de cette (ou ces) multiplication(s) de pains !
Quoi donc ? là, évidemment, nous pouvons nous trouver plus démunis. Réellement le pain s'est-il démultiplié ? un peu comme avec Élie quand il fut hébergé par la veuve de Sarepta et que, pendant toute la durée de la famine, de la farine et de l'huile se multiplièrent chaque jour (1 Rois 17) ? Ou encore comme pour la manne dans le désert ? Dans ces deux exemples, cependant, il s'agit de nourriture, miraculeuse certes, mais d'un miracle qui dure dans le temps, qui se renouvelle jour après jour. Pour les multiplications de pains des évangiles, on est sur quelque chose de ponctuel ; peut-être pourrait-on envisager "tout simplement" une forme de suggestion de type hypnotique ?
Déception ? juste cela, de l'hypnose ? mais pourquoi pas ? il s'agissait à chaque fois, dans ces multiplications de pains, de simplement retarder un peu la sensation de faim, le temps que les gens repartent et arrivent chez eux... L'hypnose est désormais couramment utilisée en milieu hospitalier en guise d'anesthésie, c'est donc typiquement le genre d'actions qu'elle peut avoir, faire oublier la faim pour quelques heures. Mais on a évidemment le droit de croire à une vraie multiplication de cinq pains qui en seraient devenus cinq mille, si cela nous semble essentiel, pour de multiples raisons, la principale étant sans doute que, pour certains, ces multiplications de pains seraient comme des précurseurs de l'eucharistie ?
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et étant parti de là,
Jésus vint au bord de la mer de Galilée
et étant monté sur la montagne,
il était assis là,
alors s'approchèrent de lui des foules nombreuses,
ayant avec elles
des boiteux, des aveugles, des estropiés, des muets,
et beaucoup d'autres,
et ils les flanquèrent à ses pieds,
et il les guérit,
si bien que les foules s'étonnèrent en voyant
des muets parlant,
des estropiés rétablis
et des boiteux marchant
et des aveugles voyant,
et ils glorifièrent le Dieu d'Israël
alors Jésus appela à lui ses disciples et dit :
« Je suis ému aux entrailles pour la foule,
car voici déjà trois jours qu'ils restent avec moi,
et ils n'ont rien à manger,
et les renvoyer à jeun, je ne veux pas,
de peur qu'ils ne défaillent en chemin »
mais les disciples lui disent :
« Où trouver dans un désert
autant de pains
pour rassasier une telle foule ? »
alors Jésus leur dit :
« Combien de pains avez-vous ? »
et ils dirent :
« Sept ! et un peu de petits poissons »
alors il enjoignit à la foule de s'installer par terre,
il prit les sept pains et les poissons,
et ayant rendu grâce il partagea
et il donnait aux disciples,
et les disciples aux foules,
et tous mangèrent et furent rassasiés,
et du surplus des parts
ils ramassèrent sept paniers pleins »
(Matthieu 15, 29-37)

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