Partage d'évangile quotidien
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À la fois déjà et pas encore

Jeu. 6 Juin 2024

D'une manière générale, les scribes n'ont pas une bonne réputation, dans les évangiles ; c'est même, avec les pharisiens, la catégorie de personnes la plus vilipendée. Est-ce justifié ?

D'abord, il faut comprendre que les catégories "scribes" et "pharisiens" ne sont pas du tout du même ordre. Être pharisien, comme être sadducéen, ou encore essénien, cela correspond quasiment à une philosophie ; c'est une façon de comprendre la même religion, avec des options différentes. Les pharisiens croient en la résurrection, les sadducéens non, du moins selon les évangiles. De même les premiers prennent en compte toute une tradition orale, donc non écrite dans la Torah, alors que les seconds ne s'en tiennent qu'à cette dernière, à ce qui y est écrit (c'est un peu la même différence qu'entre les catholiques, avec la tradition élaborée au cours des siècles, et les protestants avec leur référence exclusive à l'écriture — sola scriptura).

Les scribes, de leur côté, sont plutôt comparables à ce qu'on appelle à notre époque des exégètes : ce sont d'abord, avant tout, des spécialistes des écritures, ils passent leur vie à les étudier, à faire des rapprochements et des différences entre les livres ou entre les passages d'un même livre. En somme, c'est en premier lieu une science, une connaissance, objective, de la Torah. À partir de là, rien n'empêche théoriquement un scribe d'être de sensibilité plutôt pharisienne que sadducéenne, même si le fait que leur domaine de compétence soit restreint à la Torah seule les placera par le fait même dans une plus grande affinité avec les sadducéens qu'avec les pharisiens... au point qu'on peut se demander si la grande diatribe de Matthieu (23, 13s) contre les "scribes et pharisiens", et son équivalent chez Luc (11, 37s), ne sont pas en fait des diatribes contre "les sadducéens et les pharisiens".

Quoi qu'il en soit, en voici un, de scribe, qui, exceptionnellement peut-être, trouve grâce aux yeux de Jésus. C'est que, non seulement il s'est déclaré d'accord avec lui sur quel est le plus grand commandement de tous (mais ce n'était guère surprenant, c'est le début de la prière que récite tout juif deux fois par jour...), mais encore il a approuvé que Jésus y ajoute aussitôt le commandement de l'amour du prochain, comme étant quasiment équivalent à celui de l'amour de YHWH. Et enfin, voici qu'il a ajouté une dernière remarque de son cru : que cet amour du prochain "est bien plus important que tous les holocaustes et sacrifices", attestant ainsi qu'il ne s'est pas contenté de répéter comme un perroquet, mais qu'il approuvait réellement la logique esquissée par Jésus : l'amour que nous pouvons avoir pour Dieu se reconnaît avant tout à l'amour que nous manifestons pour les hommes, le culte est secondaire.

Et vient alors cette conclusion, cette parole que, selon les évangiles, Jésus n'a jamais dite à personne d'autre : "tu n'es pas loin du royaume de Dieu". S'il dit ailleurs (Luc 17, 21) "le royaume de Dieu est en vous", c'est d'abord à l'ensemble de ses interlocuteurs qu'il s'adresse, et non à une personne précise, et c'est surtout pour dissiper l'ambiguïté de ceux qui attendent le Royaume comme un événement extérieur à eux, pour leur indiquer que c'est là que ça commence, en soi, et non une affirmation qu'ils y seraient déjà, dans le Royaume.

Reste qu'il ne dit pas non plus à notre scribe du jour qu'il y est déjà, dans le Royaume, seulement qu'il en est proche. C'est certes une caractéristique générale du Royaume tel qu'il en est parlé dans les évangiles : à la fois déjà là, au moins en germe, et à la fois non encore établi pleinement. Mais il y a aussi une autre raison pour laquelle Jésus ne pouvait pas lui dire plus que ce "tu n'es pas loin du royaume de Dieu", c'est que personne, pas même lui, ne pourra jamais dire cela à personne d'autre que soi. Cela n'aurait aucun sens, d'attendre d'un autre qu'il nous affirme ce qu'il en est à ce sujet pour nous. C'est comme si on devait attendre que ce soit quelqu'un d'autre que nous qui nous dise si nous sommes heureux ou pas... moi seul puis le savoir !:)

 

 

et un des scribes s'était approché
il les avait entendus discuter
    et il avait vu qu'il leur avait bien répondu
    et il l'interrogea
« quel est le premier commandement de tous ? »
    Jésus répondit
« le premier est
    "écoute Israël !
YHWH notre Dieu
    YHWH est unique
et tu aimeras YHWH ton Dieu
    de tout ton cœur
    et de toute ton âme
    et de toute ton intelligence
    et de toute ta force"
le deuxième celui-ci
    "tu aimeras ton prochain comme toi-même"
d'autre commandement plus grand que ceux-ci
il n'y en a pas »

    et le scribe lui a dit
« bien, rabbi ! tu as parlé selon la vérité
    qu'il est unique et qu'il n'y en a pas d'autre que lui
et que l'aimer
    de tout son cœur
    et de toute sa conscience
    et de toute sa force
et qu'aimer le prochain comme soi-même
    est bien plus important que tous les holocaustes et sacrifices »
et Jésus voyant qu'il avait répondu avec sagesse
    lui a dit
« tu n'es pas loin du royaume de Dieu »

et personne n'osait plus l'interroger

(Marc 12, 28-34)

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