Partage d'évangile quotidien
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Tu haïras ton ennemi

Mar. 18 Juin 2024

En venant avec son "aimez vos ennemis", Jésus ne pouvait que sidérer ses auditeurs ; s'agit-il d'être masochiste, de dire à qui me persécute : encore, encore ? pour certains, seul un ennemi mort pourrait être aimable...

"Tu haïras ton ennemi" : ceci n'est écrit nulle part dans le Tanakh (la Bible hébraïque). Il n'y a donc pas, à strictement parler, de "commandement", de recommandation, de haïr ses ennemis. Mais il n'y en a pas non plus d'interdiction, bien au contraire : de nombreux passages font montre d'une haine profonde de l'ennemi, sans aucune réticence, sans aucun sentiment de culpabilité, sans vergogne pourrait-on dire ; par exemple cette prière à YHWH concernant un ennemi : "que les jours de sa vie soient écourtés, qu'un autre prenne sa charge, que ses fils deviennent orphelins, que sa femme soit veuve, qu'ils soient errants, vagabonds, ses fils, qu'ils mendient, expulsés de leurs ruines, qu'un usurier saisisse tout son bien, que d'autres s'emparent du fruit de son travail, que nul ne lui reste fidèle, que nul n'ait pitié de ses orphelins, que soit retranchée sa descendance, que son nom s'efface avec ses enfants", etc. (Psaume 109(108), 8s)...

Ou encore : "Ô Babylone misérable, heureux qui te revaudra les maux que tu nous valus, heureux qui saisira tes enfants, pour les briser contre le roc !" (Psaume 137(136), 8-9). Il est donc clair qu'il n'est pas question d'avoir la moindre pitié pour les ennemis ! et il est alors certain qu'en venant avec son "aimez vos ennemis", Jésus ne pouvait que sidérer ses auditeurs. Aujourd'hui encore, c'est peut-être un des points de son enseignement qui pose le plus de problèmes, non seulement pour le judaïsme dans son ensemble, mais pour beaucoup de gens (tous ?), y compris des "chrétiens" ou se revendiquant tels. Parmi ces derniers, certains assumeront de ne tenir aucun compte de cet amour de l'ennemi (sauf éventuellement une fois que ledit ennemi sera mort), pas plus d'ailleurs que de l'invitation à la pauvreté (du moins tant qu'ils sont encore dans cette vie-ci), etc.

Mais sans aller jusqu'à ces extrêmes, même en étant de parfaite bonne volonté, qu'est-ce que peut vouloir dire "aimer son ennemi" ? c'est incompréhensible ! s'agit-il d'être masochiste, de dire à qui me persécute : encore, encore ? non, bien sûr. Donc aimer son ennemi n'est pas du tout la même chose que d'aimer ce qu'il me fait. Il y a une distinction radicale à faire entre la personne et ses actes, avoir la conviction que, même si elle-même s'identifie à ces actes-là, il y a pourtant en elle autre chose, une présence — à savoir Dieu lui-même —, et c'est cela, cette présence, sans doute bien enfouie, ignorée ou oubliée, en elle, qui est digne d'être aimée. Non, pas ses actes, certainement pas, mais cette réalité-là, qui est notre réalité commune, partagée, qui fait que même nos ennemis sont quand même des frères et sœurs dans notre condition humaine commune.

C'est pourquoi, ce qu'on peut faire, la manière par excellence par laquelle se manifestera notre amour de nos ennemis, c'est la prière, quoi qu'on entende par ce mot, et cela n'exclut pas des paroles ou des actes, qui se feront dans cet esprit. On parle ici évidemment de spiritualité, la psychologie seule ne peut y suffire. Matthieu conclut alors cette invitation par cet objectif de devenir "parfaits" comme Dieu, qui lui, forcément, voit et connaît ce fond pur et innocent présent en chacune et chacun, même les pires des criminels (ce "fond", il le voit et connaît "forcément", puisque ce "fond" n'est autre que ...lui-même !). Avec ce mot de "parfaits", peut-être Matthieu place-t-il la barre un peu haut ? dans son passage parallèle, Luc (6, 36), lui, nous invite plus simplement à être "pleins de compassion", ce qui nous semblera sans doute plus accessible :)

 

 

    vous avez entendu qu'il a été dit
"tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi"
    mais moi je vous dis
aimez vos ennemis
et priez pour ceux qui vous persécutent
    afin de devenir des fils de votre père dans les cieux
qu'il fait lever son soleil
    sur méchants et bons
et pleuvoir
    sur justes et injustes

car si vous aimez ceux qui vous aiment
    quel salaire avez-vous ?
    est-ce que les taxateurs ne le font pas aussi ?
et si vous saluez seulement vos frères
    que faites-vous de remarquable ?
    est-ce que les païens ne le font pas aussi ?

vous donc vous serez parfaits
    comme votre père du ciel est parfait

(Matthieu 5, 43-48)

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