Atteindre à la perfection ?
Les deux seuls passages des évangiles où il est question d'être parfait sont dans cette histoire du jeune homme riche selon Matthieu, ainsi que dans son sermon sur la montagne, le "soyez parfaits comme votre père du ciel est parfait". Qu'en est-il d'un tel objectif ?
"Que ferai-je pour avoir la vie éternelle ?... si tu veux être parfait..." : s'agit-il bien du même sujet ? faut-il nécessairement être parfait pour avoir la vie éternelle ? personnellement, je ne le crois pas, je suis même certain que nous l'avons tous, mais restons-en pour l'instant aux croyances du judaïsme de l'époque, du moins aux croyances pharisiennes, selon lesquelles la vie éternelle — la résurrection — était destinée, simplement, à ceux qui se seraient conformés dans cette vie-ci aux ...commandements. La première réponse de Jésus était donc en accord avec cette croyance : observe les commandements, et tu auras la vie éternelle.
Il est vrai, cependant, que, au moins certains pharisiens, ne se contentaient pas de ces quelques commandements fondamentaux énumérés ici par Jésus, mais en ajoutaient plusieurs centaines d'autres, les uns tirés de l'ensemble des écritures (613 en tout ont été officiellement recensés), d'autres de ce qu'ils appelaient la loi orale, ou la tradition des anciens, correspondant à toute une jurisprudence accumulée au fil des siècles. Peut-être est-ce là la raison pour laquelle ce jeune homme relance Jésus après sa première réponse : les commandements principaux, il les observe déjà, mais il souhaite savoir ce que Jésus pense des enseignements de ces pharisiens, faut-il qu'il se plie aussi à toutes ces histoires de lavages de mains et de coupes, etc., auxquelles il est fait allusion notamment en d'autres passages des évangiles ?
Il est à noter que, concernant les pharisiens, si certains enseignent qu'il est absolument nécessaire de suivre toutes ces règles innombrables, d'autres sont d'accord avec Jésus quand, autre part, il dit que toute la Loi se résume à aimer Dieu et aimer son prochain, en sorte que la question du jeune homme est peut-être plus précisément de savoir, non pas s'il doit se rattacher au pharisaïsme ou pas, mais à l'intérieur du pharisaïsme de quelle obédience Jésus se réclamerait-il ? si ce n'est qu'en posant sa question sous la forme "que me manque-t-il encore ?", il laisse à entendre qu'il n'a pas le sentiment d'en faire assez avec ces quelques grands commandements.
Il est alors possible d'entendre la réponse de Jésus comme étant, volontairement, ce qu'on appelle en psychologie une injonction paradoxale, ou double contrainte : ah ! tu éprouves le besoin d'en faire plus, tu n'as pas le sentiment d'en faire déjà suffisamment, alors je vais te donner à faire quelque chose que tu ne pourras pas faire, c'est le seul moyen pour que tu finisses par revenir les pieds sur terre : si tu veux être parfait, va, vends tout et donne-le ! "Si tu veux être parfait" : ce n'était donc pas la demande explicite du jeune homme, mais implicitement si, c'est ce que signifie sa question "que me manque-t-il ?", il est dans cette idée d'une perfection à atteindre, d'une perfection qu'il lui serait possible d'atteindre.
En partant, ce jeune homme est "désespéré". Il est vrai que le mot grec ici employé n'a en principe pas un sens aussi fort, allant de simplement gêné ou vexé jusqu'à harcelé ou affligé. La plupart des traductions mettent ici "attristé" ; à ma connaissance, seul Tresmontant fait exception en ayant mis "en colère". J'ai donc juste poussé un peu plus loin le choix de Tresmontant : après la colère, soit notre jeune homme renoncera à ses ambitions, soit il passera nécessairement par une période de désespoir, la déréliction comme on l'appelle parfois, on peut dire aussi la dépression, cette sorte de chaudron où plus rien n'a de sens, étape qu'il est en fait difficile d'éviter pour entrer effectivement dans cette vie éternelle que sont le royaume ou la résurrection. Ce que les mystiques chrétiens, depuis Jean de la Croix, appellent la nuit obscure.
Attention cependant, dans leurs versions parallèles, Marc (10, 17-22) comme Luc (18, 18-23), n'ont pas ce "si tu veux être parfait..." dans la bouche de Jésus, mais à la place quelque chose comme "une seule chose te manque...", tant il est vrai quand même que les richesses sont bien des obstacles sur la voie, comme on le verra demain.
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et voici que l'un s'est approché de lui et a dit
« maître ! que ferai-je de bon ? afin d'avoir la vie éternelle »
et il lui a dit
« pourquoi me questionnes-tu sur ce qui est bon ?
un seul est le Bon et si tu veux entrer dans la vie
garde les commandements ! »
il lui dit
« lesquels ? »
et Jésus a dit
« le
"tu ne tueras pas
tu ne commettras pas d'adultère
tu ne voleras pas
tu ne feras pas de faux témoignage
honore le père et la mère !"
et "tu aimeras ton proche comme toi-même" »
le jeune homme lui dit
« tout cela je l'ai observé ! que me manque-t-il encore ? »
Jésus lui disait
« si tu veux être parfait
va ! vends tes biens ! et donne aux pauvres !
et tu auras trésor aux cieux
et viens ! suis-moi ! »
alors ayant entendu ces paroles
le jeune homme s'en alla désespéré
car il avait beaucoup de possessions
(Matthieu 19, 16-22)

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