Du sommeil éternel
Il est bienheureux qu'il puisse rester pour toujours devant nous un chemin à parcourir, car s'il en était autrement, cela signifierait qu'il n'y aurait plus de progrès envisageable, plus de "mieux" possible, que tout serait figé, statique, et donc mort.
Le capitalisme ne date pas d'aujourd'hui ni même d'hier : à l'époque de Jésus, les terres étaient déjà accaparées par quelques grands propriétaires, et beaucoup n'avaient d'autre ressource que de louer leur force de travail, au bon vouloir du "patron". Un denier, c'est à peu près l'équivalent de notre smic, c'est juste le minimum pour survivre un jour de plus, à condition donc d'avoir trouvé à se faire embaucher. Une première lecture possible de cette parabole est alors que tout le monde devrait pouvoir recevoir cette somme, qu'il ait ou non trouvé à se louer pour la journée, une sorte de revenu universel bien avant l'heure. Il n'est pas admissible que quelques uns se gavent au détriment et sans aucun souci du plus grand nombre ; tout le monde devrait être assuré de pouvoir subvenir à ses besoins vitaux, sans aucune condition.
Il est important de souligner cet aspect de la parabole, tant le christianisme a pu, dans les faits sinon dans les principes affichés, oublier que Jésus ne manquait aucune occasion de fustiger les riches et tous ceux qui ne pensent, ne se soucient, ne s'intéressent, qu'à eux-mêmes, et responsables par là, à l'origine même, du malheur des autres. Cela n'empêche cependant pas de lire aussi cette petite histoire dans une autre perspective, de se rappeler qu'elle commence par "le royaume des cieux est semblable à...". Si on reste dans le cadre du monde du travail, on peut comprendre l'amertume de ceux qui ont travaillé depuis la première heure du jour sous un soleil écrasant pour toucher au final exactement autant que ceux qui n'ont travaillé qu'une heure en fin de journée presque à la fraîche !
Mais puisqu'il s'agit du royaume... puisqu'il s'agit de cet état incomparable à nul autre, cet état supposé de plénitude, que signifie encore "un denier" ? est-ce qu'il y aurait des degrés possibles dans la plénitude ? que ceux qui y arriveraient les premiers pourraient obtenir une plénitude XXL quand les derniers devraient se contenter d'une plénitude S ? ça n'a aucun sens ! Encore une fois, le royaume, la résurrection, la béatitude, le nirvana, etc., c'est tout ou rien, il ne peut plus y avoir de différence, de premiers et de derniers, ou alors, c'est que ce n'est pas encore vraiment le royaume, ce qui est peut-être à envisager : c'est plutôt le purgatoire, cette invention du christianisme qu'on peut dater quelque part entre le cinquième et le douzième siècles.
Ou encore, une telle plénitude que celle nommée de si diverses manières selon les cultures humaines, n'est-elle qu'un idéal, une direction, un symbole de ce vers quoi nous tendons, de ce dont nous pouvons nous approcher, progressivement, et très concrètement aussi, avec des étapes expérientielles, réelles, mais que nous ne vivrons jamais en toute ...plénitude justement ; et heureusement ! Dieu merci ! Oui, il est bienheureux qu'il puisse rester pour toujours devant nous un chemin à parcourir, car s'il en était autrement, cela signifierait qu'il n'y aurait plus de progrès envisageable, plus de "mieux" possible, que tout serait figé, statique, et donc mort. Il ne s'agirait alors plus de la vie éternelle, mais bien de la mort, tout autant éternelle...
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car le royaume des cieux est semblable à
un homme maître de maison
qui sortit le matin
embaucher des ouvriers pour sa vigne
s'étant mis d'accord avec les ouvriers pour un denier le jour
les envoya dans sa vigne
puis étant sorti vers la troisième heure
il en vit d'autres
qui se tenaient sur la place désœuvrés
et il leur a dit
« allez vous aussi dans la vigne
et je vous donnerai ce qui est juste »
et ils allèrent
puis de nouveau étant sorti vers la sixième et la neuvième heure
il fit de même
et vers la onzième
étant sorti il en trouva d'autres qui se tenaient là
et il leur dit
« pourquoi vous êtes-vous tenus là tout le jour désœuvrés ? »
ils lui disent
« parce que personne ne nous a embauchés »
il leur dit
« allez vous aussi dans la vigne »
et le soir étant venu le seigneur de la vigne dit à son intendant
« appelle les ouvriers
et rends-leur le salaire,
en commençant depuis les derniers
jusqu'aux premiers »
et étant venus
ceux de vers la onzième heure reçurent chacun un denier
et étant venus
les premiers pensèrent qu'ils recevraient plus
et ils reçurent chacun le denier eux aussi
alors en recevant
ils protestaient contre le maître de maison en disant
« ceux-ci les derniers ont fait une seule heure
et tu les a fait égaux à nous
qui avons porté le poids du jour et la chaleur »
mais répondant à l'un d'eux il a dit
« mon ami ! je ne suis pas injuste avec toi
n'est-ce pas pour un denier
que tu t'étais mis d'accord avec moi ?
prends ton bien et va !
maintenant je veux donner à ce dernier
autant qu'à toi
ne m'est-il pas permis
de faire ce que je veux de mes biens ?
ou ton œil est-il jaloux
de ce que moi je suis bon ? »
Ainsi seront
les derniers premiers
et les premiers derniers
(Matthieu 20, 1-16)

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