On le connaît trop
Ce phénomène de rejet est valable pour tous les "prophètes", pour tous les "mystiques" : leur expérience les fait devenir autres, autres que ce qu'ils avaient été jusque là, autres que le commun des mortels.
Il faut comprendre ces "pays", ces compatriotes du même village ; c'est normal qu'ils ne puissent pas voir en Jésus autre chose que ce qu'il avait toujours été pour eux, c'est-à-dire quelqu'un de tout à fait normal, ordinaire, comme eux tous. Il ne faut, en effet, pas croire à la lettre les légendes qui ont été inventées après coup, sur la soit-disant conception par la seule opération du Saint Esprit. Marie et Joseph ont été des parents comme tous les parents, Jésus est venu à l'existence comme tous les enfants viennent à l'existence, il avait des frères et des sœurs pareils à tous les frères et sœurs, et de même par la suite, toute sa vie a été semblable à celle de tout le monde. Sans doute était-il seulement un peu plus intéressé par les questions religieuses que d'autres, au point, vraisemblablement, de ne pas fonder de famille à son tour quand il en a eu l'âge.
Ce n'est pas que les deux — le religieux et la sexualité — aient été généralement considérés comme incompatibles dans le judaïsme, bien loin de là, mais il existait quand même une tradition de célibat par ascèse, pas forcément bien vue, mais en tout cas tolérée, et il semble bien que cela ait été le cas pour Jésus ; mais peu importe, ce n'est pas pour cela que les habitants de Nazareth l'auraient considéré comme fondamentalement différent d'eux, il n'en était pas moins et essentiellement le fils du menuisier, et menuisier lui-même, après avoir été le gamin qui jouait avec leurs gamins à eux, et était, somme toute, un homme comme eux.
Une des raisons possibles de leur rejet peut tenir à la réputation qui se faisait alors à son sujet, qu'il serait le messie, alors qu'il était plus ou moins admis que "le messie, quand il viendra, personne ne connaîtra d'où il est" (Jean 7, 27). Il est certain que, s'il y en a qui savent très bien d'où il est, notre Jésus, ce sont eux, les habitants de Nazareth ! Mais même en-dehors de ce point-là, ce phénomène est en fait valable pour tous les "prophètes", pour tous les "mystiques" : leur expérience les fait devenir autres, autres que ce qu'ils avaient été jusque là, et autres aussi que le commun des mortels ; même si c'est un état auquel tous soient appelés — et c'est même le seul but, la seule raison, de notre existence à tous —, ils sont sortis de ce qu'on pourrait appeler l'humanité commune, ils ont mis un pied dans l'au-delà ou mieux l'en-deça, ils ne sont plus dupes des seules apparences de ce monde-ci.
Nul n'est prophète en son pays : c'est certain, il faut que le fait qu'il ne soit pas connu rende acceptable son étrangeté, c'est une condition sine qua non. Ensuite, et ensuite seulement, les "signes", les miracles, qui pourront alors éventuellement se produire, viendront renforcer, à la fois son attractivité, mais aussi son étrangeté, cette différence entre lui et les autres. Mais si cette différence n'est dès le départ pas acceptable, rien alors n'est possible...
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et étant venu dans son pays
il les enseignait dans leur synagogue
si bien qu'ils en sont stupéfiés
et qu'ils disent
« d'où vient à celui-ci cette sagesse
et les miracles ?
n'est-il pas le fils du menuisier ?
est-ce que sa mère ne s'appelle pas Marie ?
et ses frères Jacques et Joseph et Simon et Judas ?
et ses sœurs ne sont-elles pas toutes chez nous ?
d'où vient alors à celui-ci tout cela ? »
et ils étaient choqués par lui
alors Jésus leur a dit
« un prophète n'est méprisé
que dans son pays et dans son clan »
et il ne fit pas là beaucoup de miracles
à cause de leur incroyance
(Matthieu 13, 54-58)

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