Dieu avec nous
Les disciples de Jean Baptiste s'approchent de Jésus en disant : « Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas, alors que nous et les pharisiens nous jeûnons ? »
Jésus leur répondit : « Les invités de la noce pourraient-ils donc faire pénitence pendant le temps où l'Époux est avec eux ? Mais un temps viendra où l'Époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront. »
voir aussi : Mélanges détonnants, Période nuptiale, Autres temps, autres moeurs, Epoux ravi, Temps nouveaux, Mariage d'amour
Ce passage se situe dans un enchaînement d'actions et de paroles qui tournent toutes autour du contraste entre Jésus et les autres, qui montrent toutes à quel point il tranche avec les habitudes et les idées reçues. Il y a eu d'abord ce paralytique passé à travers le toit qui a permis à Jésus d'affirmer que le pardon des péchés n'était pas l'apanage de Dieu. Puis, presque pour provoquer les bien-pensants et bien leur faire comprendre qu'il se soucie de ces histoires de péché comme d'une guigne, il est allé chercher comme disciple un de ces collabos qui collectent l'impôt pour les romains. Lequel s'est empressé d'offrir un festin rassemblant tous ses amis et autres 'pécheurs', au milieu desquels Jésus semble nager comme un poisson dans l'eau ! C'est à ce moment-là, au milieu de ce repas, que vient cette question du jeûne.
C'est comme un combat d'arrière-garde. On sent les interlocuteurs de Jésus suffoqués par sa familiarité avec toute cette racaille et qui tentent la manœuvre de la dernière chance. Il vient de leur dire que s'il fréquente ces gens, c'est parce qu'il est venu pour eux, comme le médecin dont la raison d'être est de fréquenter les malades. Est-ce que cela justifie qu'il prenne part à leurs agapes ? Nous sommes dans une bamboula de tous les diables, est-ce qu'il n'oublie pas un peu qu'il est bon de jeûner deux ou trois fois par semaine ? Mais non ! Jésus n'en est plus là. Il y a eu un temps où lui aussi se pliait à ce genre de vie, le temps où il était encore disciple de Jean, justement, où il préparait la venue imminente du Royaume. Mais maintenant, il est passé à autre chose. Maintenant, c'est le temps du Royaume qui a commencé. En tout cas, est-ce ainsi qu'il pense à ce moment-là, dans la période galiléenne de son ministère.
La précision que "viendra un temps où (ses disciples) jeûneront" n'est sûrement pas de lui à ce moment-là. Les deux mini-paraboles qui vont suivre le disent sans équivoque possible : son tissu tout neuf n'est pas destiné à rapiécer les vieux habits de la religion, pas plus que son vin nouveau ne pourra se couler dans les vieilles outres ! Oui, ce qui se passe à ce moment-là de l'histoire de Jésus, c'est du tout nouveau, ça ne peut pas s'accommoder des oripeaux du passé. Ce passé a eu son utilité, en son temps, mais les temps ont changés. Et ce n'est pas Jésus qui en a décidé ainsi, par un quelconque caprice de sa volonté ! Ce n'est pas lui qui a déclenché cette déferlante de signes, guérisons et exorcismes. Il y est pour quelque chose, bien sûr, mais c'est Dieu qui en a pris l'initiative. C'est lui, Dieu, son Père, qui a lancé tout ça, c'est lui l'initiateur, c'est lui qui vient inaugurer son Royaume.
Telles sont donc, du moins, les pensées de Jésus à cette époque. On sait qu'il va quelque peu déchanter plus tard. Pour l'instant, il est comme sur un petit nuage, c'est un rêve éveillé, pour lui comme pour ces foules qui l'entourent, comme pour ces compagnons de ce repas donné par un ancien réprouvé de la société qui vient de se trouver une famille. C'est le 'printemps galiléen'. La météo est bonne, l'avenir est radieux, Dieu est avec nous, et nul ne pense à mal. Car ce ne sont quand même pas ces quelques pisse-vinaigre qui vont venir nous gâcher le moral ! Et, de fait, ce ne sont pas les adversaires de Jésus qui vont être les premiers responsables de l'évolution que l'on sait de son histoire. Ce ne sont pas les autorités religieuses, ni cette ligue de bonne vertu que sont les pharisiens, qui vont gâter l'histoire d'amour entre Jésus et ces petites gens. Malheureusement, non ! Ce serait trop simple, sans doute.
La réalité, beaucoup plus sordide, c'est que ce sont ces petites gens elles-mêmes, et particulièrement, parmi elles, ceux qui étaient devenus les plus proches de Jésus, qui vont faire dérailler l'histoire si joliment commencée. C'est que ça finirait par monter à la tête même des plus solides, toutes ces histoires. C'est comme ce vin qu'ils sont en train de boire. Mettez-vous à la place de ces braves pêcheurs, est-ce que, vous, vous auriez mieux fait qu'eux ? Jésus, lui, il était dans son histoire avec son Père, dans sa relation intérieure avec lui. Et il leur en parlait bien, de ce Père, il essayait bien de le leur faire découvrir, mais ils ne comprenaient pas tout ! Et ils voyaient par contre toute cette énergie, cet enthousiasme, ce dynamisme qui les entouraient. Il fallait bien organiser tout ça, structurer, gérer, canaliser.
Voilà, on dit qu'il y a eu un traître, mais il y en a eu douze, il y en a eu mille et cent, en fait. C'est tout le monde qui a trahi, ou alors, c'est Jésus qui était trop tôt dans son temps. C'était inévitable. Ça l'est d'ailleurs toujours comme ça, avec les prophètes. Ce n'est pas nécessairement parce qu'ils dérangent, c'est surtout parce qu'ils sont trop différents, il faut du temps pour les comprendre. Après, après leur mort, après qu'on ait réfléchi à tout ça, on se rend mieux compte, et on leur construit un beau mausolée, une belle Église, bien conçue, bien calculée, béton ! Ah oui ! cette fois on a tiré les leçons des erreurs de nos pères, on a pigé, nous, on n'est pas si bêtes. Oui, bon, enfin, on essaie... quoi !

