L'objet du scandale
Les Juifs discutaient entre eux : « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? »
Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson.
« Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m'a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi. Tel est le pain qui descend du ciel : il n'est pas comme celui que vos pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »
Voilà ce que Jésus a dit, dans son enseignement à la synagogue de Capharnaüm.
voir aussi : Corps intermédiaire, Admirables échanges, Demeures
La finale du "discours sur le pain de vie" : cette fois ça décoiffe ! L'évangéliste décolle et nous sort ce qui a toutes les apparences d'un plaidoyer pour l'eucharistie, alors que Jean ne rapporte pas dans son évangile l'institution de cette eucharistie, contrairement aux synoptiques, et qu'il est probable que la communauté johannique ne la pratiquait pas... Cette contradiction a été remarquée depuis longtemps. Certains, pour l'expliquer, tiennent que les paroles rapportées ici ne feraient pas allusion à l'eucharistie, que "manger sa chair et boire son sang" seraient des expressions symboliques pour dire seulement de conformer sa vie à celle de Jésus, adopter sa façon d'être dans le monde et dans la vie. C'est certainement ce que Jésus souhaitait le plus ardemment, que ceux à qui il s'adressait découvrent eux aussi la même relation qu'il avait avec celui qu'il appelait son Père, mais on ne voit pas pourquoi il aurait adopté ce langage-là, spécifique, de manger sa chair et boire son sang, pour dire ça !
Je suis personnellement très attaché à la pratique de l'eucharistie, mais certainement pas comme elle est présentée ici. "Si vous ne mangez pas, si vous ne buvez pas, vous n'aurez pas la vie" : non, je ne crois pas que l'eucharistie soit le seul moyen d'entrer en relation avec Dieu, même s'il peut éminemment y contribuer. "Celui qui mange et boit a la vie éternelle" : je ne crois pas non plus que ce soit du tout un moyen assuré. Quant à "de même que je vis par le Père, celui qui me mange vivra par moi", là c'est très exactement le contre-sens de ce que Jésus souhaitait. Il est venu justement pour mettre fin à cette confiscation de Dieu que sont tous les chemins soit-disant obligatoires, le Temple et ses sacrifices, les jeûnes, le sabbat, et voilà ce que certains veulent en faire : le nouveau chemin obligé. Il voulait permettre à chacun de trouver Dieu par lui-même, à sa manière, et il n'y aurait qu'une façon désormais ? Il était cet ami de l'époux, Dieu, dont toute la joie était de s'effacer devant l'épouse, les hommes, et c'est lui qui serait maintenant proposé comme époux à la place de Dieu ?
Il y a de tout dans les raisons d'une telle dérive, depuis l'incompréhension de bonne foi jusqu'aux manipulations les plus volontaires et aux motivations les moins avouables. Mais il y a par dessus tout la peur de l'inconnu. On sait ce qu'on a, du moins on croit le savoir, et on s'y arc-boute comme si notre vie en dépendait, et dans les cas extrêmes on est même prêt à utiliser tous les moyens, jusqu'aux plus violents, pour faire triompher notre point de vue. C'est ce dont a fait les frais Jésus, et malheureusement aussi beaucoup de ceux qui n'avaient pas l'heur de plaire à ses héritiers auto-proclamés, lesquels se sont disqualifiés par là-même. Jésus aussi aurait pu se lancer dans l'organisation d'un mouvement, dans l'institution d'un système, il en aurait eu les moyens à l'issue de la période galiléenne, nous l'avons vu, avec ces plus de cinq mille hommes prêts à le suivre au doigt et à l'œil, c'est même ce qu'ils attendaient de lui. Mais lui, rien, au contraire il a dû s'en défendre avec la dernière énergie jusqu'à se laisser clouer sur la croix plutôt que de leur donner la moindre satisfaction dans ce sens.
Ah ! vous rêvez de maîtriser, de dominer, de domestiquer Dieu ! définir des canaux par lesquels il sera forcé de venir à vous, planifier les progressions de votre relation, quantifier les degrés d'intimité, et pourquoi pas lui donner des rendez-vous ? Allons ! quels enfantillages, dans le mauvais sens du terme. J'entends aussi l'argument que nous ne sommes que des hommes et que, pour vivre ensemble, les hommes ont toujours besoin d'une organisation. Si tel était le cas, cette organisation devrait au moins rester consciente qu'elle n'est qu'une béquille provisoire, un pis-aller au service d'un but devant lequel elle doit être prête à s'effacer dès qu'il apparaît. Mais je n'ai pas l'impression que ce soit bien ainsi que les églises se comprennent elles-mêmes, et, de nouveau, il est évident aussi que ce n'était pas la stratégie de Jésus lui-même. Le groupe des douze, s'il a vraiment existé, n'a eu visiblement aucun rôle concret pendant son ministère, à part certainement celui d'être le plus lourd des boulets avec lesquels il a dû composer.

