Le tournant du match
Beaucoup de ses disciples, qui avaient entendu, s'écrièrent : « Ce qu'il dit là est intolérable, on ne peut pas continuer à l'écouter ! »
Jésus connaissait par lui-même ces récriminations des disciples. Il leur dit : « Cela vous heurte ? Et quand vous verrez le Fils de l'homme monter là où il était auparavant ?... C'est l'esprit qui fait vivre, la chair n'est capable de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas. » Jésus savait en effet depuis le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas, et celui qui le livrerait.
Il ajouta : « Voilà pourquoi je vous ai dit que personne ne peut venir à moi si cela ne lui est pas donné par le Père. »
A partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s'en allèrent et cessèrent de marcher avec lui. Alors Jésus dit aux Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? »
Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu. »
Jésus leur dit : « N'est-ce pas moi qui vous ai choisis tous les douze ? Et l'un de vous est un démon ! » Il parlait de Judas, fils de Simon Iscariote, car celui-ci allait le livrer ; et pourtant, c'était l'un des Douze.
voir aussi : Bilan d'étape, Lignes de fracture, Résultats des partielles
Le plus clair, dans ce passage, c'est qu'il est question d'un choix à faire. Il y a eu cette multiplication des pains et l'ambiguïté du succès de Jésus : pourquoi le suit-t-on, parce qu'il a donné à manger ? Alors Jésus a répondu par un discours sur une autre nourriture : non, il n'est pas là pour nous assurer d'un confort matériel. N'en déplaise à une certaine mentalité, florissante sous certaines contrées, la richesse, la santé, le pouvoir, ne sont pas au rendez-vous avec Jésus. Lui-même ne possédait rien – pas même une pierre pour poser sa tête. Ce qu'il propose est donc tout autre chose, et c'est maintenant qu'il faut choisir.
Le texte nous dit donc que "beaucoup s'en allèrent". Il est important de le noter, c'est la seule fois où il est question de désaffection vis-à-vis de Jésus, avec le sauve-qui-peut des douze lors de son arrestation. D'ordinaire il n'est question que de foules enthousiastes (période galiléenne), ou de beaucoup qui adhèrent et quelques uns qui font de la résistance (période judéenne), mais pas de revirement. Nous sommes bien à un tournant, c'est l'aboutissement de la première phase, croissante, et l'amorce du reflux. Beaucoup cessent de "marcher avec lui", de le suivre, et ceux qui continuent ne savent pas vraiment pourquoi. "Nous croyons et nous savons que tu es le Saint de Dieu" : ce titre n'a pas de signification précise. Dans le second Testament, elle n'est utilisée qu'en une autre occasion, par le démoniaque exorcisé dans la synagogue de Capharnaüm (Marc 1,24, Luc 4,34). Dans le premier testament, une seule fois aussi, où elle se réfère à Aaron (Psaume 106,16)... C'est un terme qui veut tout et rien dire.
Dans la version des synoptiques à peu près équivalente à ce passage-ci, c'est le titre de Messie que Pierre veut attribuer à Jésus, ce que Jésus rejette catégoriquement (Marc 8,30, Luc 9,21). Matthieu seul ose inverser la réaction de Jésus et lui fait féliciter Pierre pour sa 'trouvaille' ! Ce qui est certain, c'est que les premières communautés chrétiennes vont s'empresser, après sa mort, de retricoter tout ce que Jésus aura essayé de leur enlever de la tête. mais dans la réalité, pour le moment, il a réussi à marquer un grand coup. On peut douter que ce soit grâce à ce "discours sur le pain de vie" tel que rapporté par Jean, mais le fait est là : la majorité, beaucoup, laissent tomber.
C'est que vraiment Jésus n'a pas de ces grands objectifs qui font rêver, à proposer. Conquérir le monde, faire triompher la vraie foi, non, le chemin qu'il propose n'a rien à voir avec tout ça. C'est tout petit, ça va rester entre moi et moi, il n'y aura personne pour venir me tresser des couronnes de laurier ni faire mon panégyrique. C'est pour moi, et pour moi seul : est-ce que j'ai envie de devenir ami avec Dieu ? et puis pas le Dieu tout-puissant, le Dieu des armées, le Dieu qui arrache les hébreux à pharaon, le Dieu qui leur enjoint d'exterminer tous les habitants de Canaan. Non, le Dieu de Jésus n'est 'que' l'ami, sûr, fidèle, mais qui ne peut rien faire à notre place. Alors évidemment, ça donne à réfléchir, après tout ça ne va peut-être pas nous avancer à grand chose, un dieu comme ça, on pourrait même très bien s'en passer, finalement, un dieu qui ne sert à rien...

