Partage d'évangile quotidien
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Politique du désarmement

Lun. 17 Juin 2013

Matthieu 5, 38-42 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Vous avez appris qu'il a été dit : Oeil pour oeil, dent pour dent. 

« Eh bien moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l'autre. Et si quelqu'un veut te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Et si quelqu'un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. 

« Donne à qui te demande ; ne te détourne pas de celui qui veut t'emprunter. » 

 

 

Le prince de la paix, par He-Qi

 

 

voir aussi : Pertes et profits, Un prêté pour un rendu, Donner et par-donner

"Œil pour œil, dent pour dent" : cette expression est connue comme symbolisant la loi dite du 'talion', ce qui signifie simplement la loi du 'tel', tel on m'a fait, tel je ferai. Pour nos oreilles d'aujourd'hui, cette formule nous semble synonyme de vengeance un peu brutale, mais à l'époque où elle a été formulée, à l'époque où elle a été intégrée dans la Torah (Exode 21, 23s), et encore à l'époque de Jésus, elle signifiait au contraire la clémence et la mesure, puisqu'elle interdisait de faire plus de dommage que celui qu'on avait subi. La formule, en effet, ne dit pas qu'on doit prendre un œil pour un œil qu'on nous a pris, mais qu'on ne doit pas prendre plus qu'un œil. C'est un frein à la spirale de représailles de plus en sévères. C'était donc déjà un progrès par rapport aux pratiques antérieures.

Un autre progrès, que nous avons vu il y a quelques jours, consiste à interdire que cette représaille, même déjà ainsi contenue dans des limites plus raisonnables, soit exercée directement par l'intéressé. Le passage par une instance juridictionnelle permet de ne pas seulement prendre en compte, dans l'évaluation du dommage subi, la matérialité brute des faits, mais d'évaluer aussi l'intention de celui qui en a été l'auteur. Il est certain qu'il ne serait pas normal de 'punir' de la même façon celui qui a commis un dommage par accident et celui qui l'a commis volontairement. Or, cette évaluation des intentions est beaucoup plus difficile pour celui qui en a été la victime que pour un tiers qui n'a pas d'intérêts personnels dans la question. C'était, entre autres, un des avantages du commandement "tu ne tueras pas", qui obligeait concrètement, au moins en théorie, à ce que toute mise à mort soit décidée par une instance juridictionnelle.

Mais ce que propose Jésus est encore d'un autre ordre. Ce n'est pas qu'il ne ferait pas confiance à de tels mécanismes institutionnels, ils ont leur rôle à jouer dans leur cadre, celui de l'évolution des sociétés, mais Jésus ne s'intéresse pas aux institutions. C'est très clair quand on parcourt les évangiles : Jésus n'a aucun programme de gouvernement, aucune réforme constitutionnelle à proposer. Cela peut nous choquer, si nous avons une fibre un tant soit peu sociale. Nous pensons que nous devons peser, dans le mesure de nos moyens, pour que les lois servent au mieux les intérêts de tous, soient un moyen de promotion de la justice sociale, et aient encore comme objectif la défense des plus faibles. Et je crois que nous avons raison, mais pourtant Jésus n'en parle absolument pas, ce n'est pas son truc. C'est que Jésus ne vit pas dans les abstractions, son créneau ce sont exclusivement les personnes, concrètes, qu'il rencontre.

"Ne pas riposter" : c'est difficile, nous le savons. Naturellement, spontanément, c'est ce que nous sommes poussés à faire. À la base, c'est d'ailleurs un mécanisme sain. Toute forme de vie cherche, et doit chercher, à défendre son intégrité. C'est ainsi que se comportent les individus dans la plupart des espèces animales, pourquoi en serait-il autrement pour nous ? Pourtant, ce que nous savons aussi, si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, c'est que, passée une certaine satisfaction immédiate, nous regrettons après notre réaction. Cela peut être confus, mais il est certain déjà que ce n'est pas d'avoir infligé une blessure à l'autre qui efface la notre ! Ce n'est pas de tuer le meurtrier qui rend la vie à sa victime, et ce n'est pas non plus d'humilier celui qui nous a méprisé qui efface notre humiliation. Nous ne résolvons rien ainsi. Alors quoi ? Que pouvons-nous donc faire ? Eh bien ! il n'y a pas trente six mille possibilités, et c'est encore plus difficile que de ne simplement pas riposter, mais il n'y en a pas d'autre : il faut entrer en relation avec l'autre, le désarmer.

"Tends l'autre joue" : oui, cela peut être un très bon moyen de déstabilisation, mais ce n'est pas non plus automatique. Une des pires trahisons qui ait été faite au message de Jésus a été d'interpréter ce passage dans le sens de devoir accepter sa condition d'opprimé, de s'écraser devant les forts et les puissants. Lorsque Jésus fut gifflé par le sbire de Hanne, on ne l'a pourtant pas vu tourner gentiment sa tête pour qu'il puisse lui en mettre une autre ! Ces techniques, qui font partie de ce qu'on appelle la non-violence, ne peuvent fonctionner que si elles ont une chance d'éveiller chez l'autre une mauvaise conscience. Il faut donc savoir évaluer précisément si c'est le cas, sinon elles produisent l'effet inverse, sonnant comme un aveu de faiblesse, et donc renforçant en l'autre son sentiment qu'il a raison. Par contre, ce que veulent nous dire ces attitudes paradoxales proposées ici, c'est que notre intention doit être fermement et sans ambigüité le bien de l'autre. C'est le seul moyen de sortir d'un conflit par le haut : que tout le monde y soit gagnant.