Le justicier démasqué
« Je vous le dis en effet : Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux.
« Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu'un commet un meurtre, il en répondra au tribunal. Eh bien moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère en répondra au tribunal. Si quelqu'un insulte son frère, il en répondra au grand conseil. Si quelqu'un maudit son frère, il sera passible de la géhenne de feu.
« Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande sur l'autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l'autel, va d'abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande.
« Accorde-toi vite avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge, le juge au garde, et qu'on ne te jette en prison. Amen, je te le dis : tu n'en sortiras pas avant d'avoir payé jusqu'au dernier sou. »
voir aussi : Les racines du mal, Qui vole un œuf, Frères avant tout, Education sentimentale, Frères ennemis, Conversion
Voici donc un premier commandement revu à la sauce Jésus. Tu ne tueras pas ! Voilà en effet un interdit fondamental. Mais ne nous y trompons pas, il ne s'agit, dans le cadre de la Torah, que d'une règle de comportement personnel : c'est l'interdiction de prendre l'initiative de tuer pour des motifs individuels. Car la nation, elle, ne s'interdit absolument pas la décision en la matière : au moment de la conquête de la terre promise, Dieu enjoignit au contraire, paraît-il, de poursuivre et d'exterminer absolument tous les cananéens, les hommes comme les femmes, les enfants et les nourrissons. Et d'autre part, la même Torah prévoit sans état d'âmes des condamnations à mort pour un certain nombre de motifs, dont le bien connu adultère... C'est déjà un grand progrès, pourtant, puisqu'il s'agit de ne plus permettre que chacun se fasse vengeance des dommages qu'il subit ou estime avoir subi en décidant seul du degré de représailles méritées. Mais évidemment nous trouvons, nous, aujourd'hui, que c'est encore bien barbare. Eh bien, si nous pensons cela, c'est certainement en très grande partie grâce à Jésus.
Regardons donc de plus près ce que lui propose. On nous donne d'abord une première série de trois comportements de moins en moins graves, mais qu'il juge quand même répréhensibles, et qui sont dits passibles de condamnations de plus en plus sévères ! Cette double progression inverse, de la gravité des faits et de la gravité des peines, n'est pas forcément bien rendue par nos différentes traductions, parce que les deux derniers faits sont des injures, et qu'elles ont déjà plus ou moins bien été traduites en grec par rapport à l'original oral hébreu ! Une injure étant déjà en soi un des éléments de langage les plus difficiles à traduire... Ces deux injures, en grec, sont ῥακά (rhaka, une transcription phonétique pure et simple d'un mot araméen) et μωρός (móros, qui a donné en anglais le mot 'moronic'), et il semble quand même à peu près certain que la première désigne une personne qui agit impulsivement et de manière non sensée, alors que la seconde évoque quelqu'un de terne et sans grand intérêt. On pourrait donc simplifier les trois faits répréhensibles selon Jésus comme étant : se mettre en colère, traiter quelqu'un de fou furieux, et traiter quelqu'un de débile.
Et pour répondre de ces trois faits, nous aurons respectivement affaire : pour la colère, au tribunal de proximité, pour l'imprécation "fou furieux !", au tribunal suprême de la nation, et pour le quolibet "débile !" au tribunal divin... Cette disproportion de plus en plus frappante est évidemment voulue. C'est que nous ne sommes absolument pas dans une logique classique de législation, de ces garde-fous destinés à protéger surtout la société, et qui s'imposent à nous de l'extérieur. Nous sommes au contraire dans du conseil spirituel. Si les peines encourues devenaient de plus en plus faibles, nous aurions tendance à ne nous fixer comme objectif que de satisfaire à la première recommandation, n'est-ce pas ? ce serait déjà bien. Ou si nous en voulions vraiment beaucoup, nous nous efforcerions de satisfaire aussi à la seconde, et pourquoi pas à la troisième, pour être des gens vraiment parfaits à tous points de vue. Ça, c'est la manière législative d'aborder les choses. Et c'est une intention bonne et louable en soi, à laquelle nous devons adhérer. Mais si, plus on traque en soi le moindre petit défaut, plus les peines encourues deviennent lourdes, est-ce que ce n'est pas un peu une impasse, un cercle vicieux ? Car il y aura toujours une peccadille encore plus petite à éradiquer...
C'est paradoxal ! mais combien vrai. Ceux qui ont déjà accumulé un certain nombre d'années derrière eux le reconnaîtront, généralement : on a tendance à s'assagir naturellement avec le temps, on bonifie peut-être un peu quand même, mais plus on s'assagit, justement, plus on découvre l'étendue du champ de bataille... C'est ce que veut dire par exemple une expression comme "les saints sont les plus grands pécheurs" : parce que ce sont les plus conscients de notre nature. Bon ! tout ceci est vrai, encore une fois, mais ça ne sonne pas trop comme une "bonne nouvelle"... Alors quoi ? alors c'est simplement le mauvais côté de la lorgnette. La logique légaliste est radicalement incapable, à elle seule, de nous sortir du trou. Les mathématiciens le savent, eux qui ont inventé le zéro et l'infini, quand on est dans un paradoxe, il n'y a qu'une issue, sortir par le haut, changer de plan. C'est le tonneau des Danaïdes, le supplice de Tantale, mission impossible, que de prétendre pouvoir devenir parfaits par nous-mêmes. Alors ouvrons-nous à cette autre dimension : l'amour. Ce que nous sommes incapables de faire chacun pour nous, nous pouvons par contre le faire les uns avec les autres et les uns pour les autres !
"Donc, si ton frère a quelque chose contre toi (et non plus si moi je ressens quelque chose contre lui) cours auprès de lui et soyez réconciliés". Il n'y a rien de plus sacré au monde.


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