Qui veut la fin ?
« Ne pensez pas que je suis venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir.
« Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas une lettre, pas un seul petit trait ne disparaîtra de la Loi jusqu'à ce que tout se réalise. Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le Royaume des cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera sera déclaré grand dans le Royaume des cieux. »
voir aussi : Au-dessus des lois, L'esprit des lois, Tout est bon, Proprement caballistique !, L'esprit de la lettre ?, A la lettre
On a du mal à comprendre ce que viennent faire ces paroles à ce moment-là du développement de l'évangile de Matthieu. Si on fait abstraction de tout ce qu'on connaît déjà de Jésus et qu'on lit Matthieu depuis le début de son évangile jusqu'à ce passage-ci, on ne comprend pas de quoi il parle. Il ne nous a rien dit, rien montré, d'un Jésus qui pourrait prêter le flanc à une telle accusation : de vouloir abolir la Loi ou les Prophètes. C'est une caractéristique de Matthieu, qu'il est, des quatre évangélistes, le plus accroché aux formes du judaïsme traditionnel. Son empressement à placer cet avertissement ici, dès les débuts du "sermon sur la montagne" sont une signature de plus de son obsession, d'autant qu'il va de suite enchaîner sur toute une série de "on vous a dit..." (= la Loi dit) "et moi je vous dis...", où, systématiquement, l'enseignement de Jésus est mille fois plus exigeant que celui de la Loi !
On peut, de fait, acquiescer au "je ne suis pas venu abolir mais accomplir". Les exemples, justement, qui vont suivre le montrent bien : "tu ne tueras pas" devient "tu ne diras même pas du mal", "tu ne commettras pas d'adultère" devient "tu ne regarderas même pas avec désir", etc... Nous y reviendrons sans doute plus en détail quand nous arriverons à ces passages, mais le principe est de passer d'une morale qui définit les limites par un catalogue d'actes répréhensibles, à une démarche qui veut traquer les racines de tels actes, bien avant que leur réalisation ne devienne possible. Autrement dit, et toujours sur le strict plan de la morale, Jésus veut faire passer d'une Loi extérieure à une dynamique intérieure : ceci ne nous surprend pas, c'est tout-à-fait cohérent avec le passage du Dieu extérieur et lointain au Père plus intime à la personne que la personne elle-même !
Mais quant à dire que cette morale, si élevée soit-elle, soit le tout du message de Jésus, comme le dit ici Matthieu en ordonnant la grandeur dans le Royaume à la capacité à observer le plus grand nombre de ces préceptes... c'est là qu'il nous montre, à mon avis, qu'il n'a rien compris à ce message ! Non pas d'ailleurs que ce soit faux : c'est parfaitement vrai, mais ce n'est pas l'essentiel. La morale n'est pas un but en soi, elle n'est que le chemin. Le cœur du message de Jésus, c'est cette découverte du Père, et ce qu'on peut, et doit, reprocher à Matthieu, c'est qu'il ne le dit jamais, au point qu'on doute qu'il l'ait vécue. Il est vrai qu'aucun des évangiles ne transmet clairement ce message, mais chacun des trois autres nous le laisse cependant sentir beaucoup plus nettement. Marc, parce qu'il est plus ancien, d'une époque encore proche de l'élan initial, où le sentiment de vivre cette filiation était encore prégnant. Jean, grâce au témoignage du "disciple que Jésus aimait", qui est sans doute celui qui avait le mieux compris, ou le moins mal, avant même la mort de Jésus. Luc, parce que l'ouverture de sa communauté aux païens les a maintenus le plus longtemps dans la dynamique de l'Esprit. Il est symptomatique que les communautés matthéennes soient celles qui ont disparu les premières du cours de l'Histoire : leur modèle était le plus sclérosé.
Mais, pour être bien clair, mon propos n'est pas de dénigrer la morale, au contraire c'est de lui rendre tout l'éclat qu'elle devrait avoir pour tout un chacun, alors que nous savons bien qu'en général le mot à lui seul a plutôt pour effet de produire une dispersion et un ennui universels. Or, la raison de cette mauvaise presse de la morale est justement liée à une présentation comme celle de Matthieu, c'est-à-dire quand on fait de la morale un but en soi et non un moyen pour un objectif bien plus bandant (dans le sens de l'archer qui 'bande' son arc, bien sûr, encore que...) Quel sportif de haut niveau, en effet, se soumettrait à ses séances d'entrainement quotidiennes, s'il ne savait qu'il aura ainsi des moments de grâce où il jouera "comme un dieu" ? Et quel musicien à ses gammes ? Il en va de même avec la morale : elle peut nous rebuter parce que nous l'avons souvent reçue de personnes qui ne semblaient pas respirer le bonheur de l'observer, et que même nous avons l'impression que ceux qui ne s'en soucient guère se portent bien mieux comme ça. Mais si ce qui nous fait courir c'est de trouver ce Père en nous comme Jésus l'avait trouvé, alors la morale est la voie royale.

