Partage d'évangile quotidien
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Attirances et répulsions

Ven. 28 Juin 2013

Matthieu 8, 1-4 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il descend de la montagne. Le suivent des foules nombreuses. Et voici, un lépreux s'approche. Il se prosterne devant lui en disant : « Seigneur, si tu veux, tu peux me purifier. » 

Il tend la main, le touche en disant : « Je veux : sois purifié ! » Aussitôt est purifiée sa lèpre.  Jésus lui dit : « Vois : ne dis à personne, mais va, montre-toi au prêtre, et offre le présent qu'a imposé Moïse, en témoignage pour eux. » 

 

 

Le fils prodigue, par He-Qi

 

 

voir aussi : Toucher de rêve, Restauration rapide, Loi d'exception

Matthieu en a fini avec son 'discours' inaugural, son exposé initial de la doctrine de Jésus. Nous avons suivi ces trois chapitres où l'on trouve beaucoup de très bonnes choses, agrémentées parfois de quelques passages plus discutables, mais cela ne fait que mettre en valeur le reste. Et puis maintenant Matthieu passe à un peu d'action. Des guérisons. Un lépreux, pour aujourd'hui, demain nous aurons le serviteur (ou peut-être fils) du centurion et la belle-mère de Pierre. Le lépreux d'aujourd'hui se trouve dans les trois synoptiques, et à peu près à ce même moment du récit, c'est-à-dire que pour chacun des trois évangélistes, c'est une des premières guérisons opérées par Jésus. Mais il est intéressant d'examiner de plus près les différences de traitement qu'ont données les trois auteurs à cet épisode.

Voyons Marc d'abord, son évangile est le plus ancien. Marc fait commencer le ministère public de Jésus après l'arrestation de Jean, et il nous décrit une première journée, qu'on appelle parfois la journée inaugurale, qui se déroule à Capharnaüm, un jour de sabbat. C'est donc une journée symbolique, qui part le matin de la synagogue, donc de la tradition, où la pertinence et l'autorité de Jésus sont établies, et qui mène le soir à la guérison de tout ce que la ville compte de possédés et de malades, autrement dit au Royaume. Tel est le sens de cette première journée chez Marc. Puis il place notre épisode du lépreux, et on sent dans la façon dont il le rapporte qu'il a pu être le premier vrai miracle. "Si tu veux, tu peux me purifier !" Jésus est surpris, il n'avait jamais pensé à ça. "Remué jusqu'aux entrailles, il tend la main." Il hésite, c'est son émotion qui l'a fait réagir, mais la lèpre est frappée d'un tel tabou. "Il le touche." Maintenant il sait. "Je veux : sois purifié !" Le lépreux est guéri, mais c'est maintenant le plus intéressant chez Marc : Jésus "frémissant à cause de lui, le jette aussitôt dehors." La tension a été trop forte. Jésus ne regrette pas ce qu'il a fait, mais cela remet en cause tellement de choses en lui, qu'il ne peut s'empêcher de repousser l'homme. Il se raccroche à la Loi, en le renvoyant devant les prêtres, mais lui, nous dit toujours Marc, il se retire dans le désert.

Nous voyons que Matthieu a soigneusement gommé toutes ces émotions qui ont agité Jésus. Nous avons l'impression d'un Jésus imperturbable. Le lépreux lui demande de le guérir : ah ! oui, tiens, c'est vrai au fait, je peux faire ça. Supprimé, le premier "remué jusqu'aux entrailles" ! Du coup, on ne sent même plus l'hésitation dans l'approche en deux temps, tendre la main, toucher, il fait ça presque sans y penser : ok, je veux. Et puis surtout, supprimé le frémissement et le rejet après coup. En sorte que ce qui ressort le plus de l'épisode, ce n'est plus vraiment le miracle, mais l'invitation à aller voir les prêtres et à offrir le sacrifice prévu dans la Loi. Nous ne sommes pas surpris, évidemment, nous savons bien que c'est l'obsession de Matthieu, prouver à ses coreligionnaires juifs que Jésus est conforme et fidèle à la Loi. Et c'est tout ce qui l'intéresse dans ce premier miracle qu'il rapporte. Il lui permet d'établir dès le départ et une fois pour toutes que c'est à tort que les autorités religieuses se sont inquiétées de ces miracles et de toute l'agitation qu'ils ont suscitée en Galilée.

Quant à Luc, son traitement est sans doute du genre ni chair ni poisson... Luc a gommé, lui aussi, les émotions de Jésus, mais ses raisons ne sont sûrement pas les mêmes que Matthieu. Luc s'adresse à un public d'origine majoritairement non juive, qui ne se pose donc pas les questions de Matthieu sur la conformité ou non des actes et des enseignements de Jésus avec la Loi. Luc ne voit donc pas l'intérêt de laisser entendre que Jésus ait pu se trouver lui-même dans un tel conflit de conscience. En somme, Matthieu comme Luc nous décrivent un Jésus serein pour des raisons diamétralement opposées : pour l'un, parce que Jésus n'aurait aucun doute sur son agir dans la Loi, pour l'autre, parce que Jésus se soucierait comme de sa première chemise d'être en conformité ou non avec la même Loi !

Luc, dans ces débuts du ministère public, suit à peu près la trame de Marc, mais se permettant  d'intercaler un épisode qui lui est spécifique (le rejet à Nazareth avant la journée de Capharnaüm), et de déplacer un autre (l'appel des disciples que Marc situe avant cette même journée de Capharnaüm et que Luc, lui, place juste après). Puis il y avait ce lépreux, alors il l'a gardé, mais ce n'est pas tellement pour le miracle, ni pour le renvoi devant les prêtres, mais pour le retrait ensuite de Jésus au désert, au sujet duquel il précise, et il est le seul à le dire, que Jésus priait. Sur ce dernier point, Luc rejoint donc plutôt Marc, mais là encore d'une manière en fait différente. Pour Marc, Jésus se retire au désert parce qu'il a besoin de faire le point, de laisser se calmer la tempête intérieure qui s'est levée en lui. Luc, lui, est le spécialiste de ces retraites de Jésus pour prier, il nous le montre à plusieurs occasions : avant de choisir les douze, avant la première annonce de sa Passion, à la transfiguration (il est le seul à dire que cet événement était une prière)... Mais jamais, chez Luc, ces temps de retraite et de prière ne sont présentés comme provoqués et précipités par les événements. C'est au contraire un Jésus qui a déjà choisi ce qu'il va faire et qui se prépare pour ces événements futurs qu'il a décidés.