Solution de facilité
Alors il laisse les foules : il vient à la maison. Ses disciples s'approchent de lui en disant : « Éclaircis-nous la parabole des zizanies du champ. »
Il répond et dit : « Le semeur de la belle semence est le fils de l'homme ; le champ est le monde ; la belle semence, ce sont les fils du royaume ; les zizanies sont les fils du Mauvais ; l'ennemi qui les a semées, c'est le diable ; la moisson est l'achèvement de l'ère ; les moissonneurs sont des anges.
« Et comme les zizanies sont ramassées et brûlées au feu, de même en sera-t-il à l'achèvement de l'ère : le fils de l'homme enverra ses anges, ils ramasseront hors de son royaume toutes les occasions de chute, tous les fauteurs de l'iniquité. Ils les jetteront dans la fournaise du feu : là sera le pleur, le grincement des dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur père ! Qui a des oreilles, entende ! »
voir aussi : À bon entendeur, Degré zéro de la parabole, La parabole pour les nuls
Voici donc cette seconde explication 'officielle' d'une parabole, l'explication de la parabole dite des " ivraies du champ". Il est évident que cette explication ne vient pas de Jésus. Déjà, comme nous l'avons dit à plusieurs reprises ces derniers temps, une parabole n'est pas faite pour être expliquée. Celle-ci, en plus, porte un nom, ce qui signifie qu'elle a été appropriée par la culture des premiers chrétiens, qu'elle fait partie d'un répertoire, comme nous l'avions vu pour celle dite "du semeur". Enfin, cette explication-ci est tellement indigente dans sa formulation ! Nous avons l'impression d'être dans la résolution d'une équation mathématique, et non dans la transmission d'une sagesse : le semeur égale Jésus, le champ égale le monde, le bonne graine égale les convertis, l'ivraie égale les non convertis, l'ennemi égale le diable... il suffirait juste de remplacer chaque inconnue par sa valeur et on aurait le sens ? En fait, cette explication n'est là que pour permettre à Matthieu de placer une fois de plus sa marotte du jugement dernier, avec "pleurs et grincements de dents" en guise de croquemitaine.
Cette rengaine de Matthieu est déjà suffisamment énervante en soi. On peut à la rigueur la comprendre quand elle est censée avertir les 'méchants' de se repentir par crainte du châtiment, mais ici ce n'est même pas le cas. L'ivraie a été semée ivraie, c'est sa nature, il est inévitable qu'elle produise de l'ivraie, elle ne peut espérer aucun salut. Cette parabole ne serait donc destinée qu'aux 'bons', ceux qui souffrent d'avoir à partager le monde avec les 'méchants', pour leur expliquer que Dieu a voulu permettre aux ivraies de pousser, qu'il leur faut donc patienter tant bien que mal, en sachant qu'un jour ils seront enfin débarrassés définitivement de ce fléau... Où est donc passé "aimez vos ennemis, faites-leur du bien" ? Nous avons ici le second Matthieu qui semble pointer le bout de son nez, le Matthieu de l'église judéo-chrétienne forteresse assiégée, par opposition au Matthieu que nous avions à peu près continûment jusqu'à présent, le Matthieu de la séduction et de la tolérance.
Pourtant, comme pour la parabole "du semeur", je trouve personnellement que cette parabole "des ivraies" peut se révéler riche de sens, mais en l'interprétant autrement, bien sûr. Comme pour la parabole du semeur, ce que je vais dire maintenant de la parabole des ivraies ne prétend d'aucune manière en être l'explication universelle, mais quant à moi, donc, je la trouve elle aussi beaucoup plus parlante si je considère que le bon grain et l'ivraie ne sont pas deux catégories de gens mais deux aspects de ma seule personne. Je constate en effet, si je suis un minimum honnête avec moi-même, que je suis une sorte d'hybride. J'ai ces temps de relation personnelle, profonde, intime, avec Dieu en moi : voilà les bons grains. Et puis j'ai aussi d'autres temps, où je suis moins ou plus du tout conscient de lui : voilà ce qui pourrait être l'ivraie. Mais la parabole me dit de ne pas chercher à en juger. "De peur qu'en arrachant l'ivraie vous n'arrachiez le blé" : cette phrase peut signifier que l'arrachage des plants d'ivraie risque d'arracher aussi des plants de blé qui en sont proches. Mais cette phrase peut aussi signifier que je risque d'arracher des plants de blé en croyant que ce sont des plants d'ivraie. La sagesse, et la parabole, me commandent donc de ne pas m'inquiéter de ces questions. L'ivraie, si ivraie il y a en moi, a le droit de vivre sa vie d'ivraie. De toute façon, seul le blé sera moissonné.
Lire la parabole ainsi suppose, alors, de mettre entre parenthèses aussi le personnage de l'ennemi. Reconnaissons d'ailleurs qu'il n'a pas une grande importance dans l'histoire. Il est accusé d'avoir semé l'ivraie, mais dans le monde réel l'ivraie pousse spontanément dans les cultures de blé ! Pour peu, donc, qu'on veuille bien oublier ce protagoniste convenu, on change alors complètement de paradigme. On n'est plus dans un monde d'antagonismes, d'oppositions, avec la lutte du bien et du mal comme principes de forces à peu près égales, mais dans un monde où la seule chose qui importe est le bon grain, qui pousse, fleurit et fructifie, et finalement est moissonné. L'ivraie n'est plus "le mal", l'ivraie est un à-côté. Elle suit sa propre voie et qui sert son propre bien, dans un autre ordre qui lui est propre. Je suis même à peu près certain que ces voies parallèles concourent les unes pour les autres, mais même s'il n'en était pas ainsi cela n'aurait pas d'importance. Le Père de Jésus n'est pas un Dieu d'exclusion mais d'accueil et d'ouverture à la diversité.

