Il faut le croire pour le voir
Alors certains des scribes et des pharisiens lui répondent en disant : « Maître, nous voulons voir un signe de toi. »
Il répond et leur dit : « Âge mauvais et adultère ! Il recherche un signe ! Et de signe, il ne lui sera pas donné, sinon le signe de Jonas le prophète : Comme Jonas a été dans le ventre du cétacé, trois jours et trois nuits, de même le fils de l'homme sera dans le cœur de la terre trois jours et trois nuits.
« Les hommes de Ninive se lèveront au jugement avec cet âge et le condamneront, parce qu'ils se sont convertis au kérygme de Jonas. Et voici : plus que Jonas ici !
« La reine du Midi s'éveillera au jugement avec cet âge et le condamnera, parce qu'elle est venue des confins de la terre entendre la sagesse de Salomon. Et voici : plus que Salomon ici ! »
voir aussi : Le signe de l'homme, Sceau de Salomon, Génération condamnée
Entre le dernier épisode de la semaine dernière et celui-ci, la liturgie a sauté quelques étapes dans cet échange entre Jésus et les pharisiens, que nous allons résumer pour mieux comprendre le contexte de l'épisode d'aujourd'hui. Tout a commencé par une histoire de grains de blé cueillis par les disciples pour tromper leur faim en les mâchouillant (jusqu'ici tout va bien), un jour de sabbat (c'est là la question). Qu'est-il permis de faire pendant le sabbat ? Nous avons alors eu la guérison d'une main atrophiée, pas strictement un miracle accompli par Jésus, mais illustrant son affirmation qu'est permis tout ce qui fait du bien à son prochain. Dans tout cela Matthieu nous a présenté une relation très sereine entre Jésus et les pharisiens. On cherche à se connaître, on reste courtois, attentionnés même. Puis vient ce qui a été sauté par la liturgie : Matthieu enchaîne sur le sujet des miracles en général, toujours dans le même ton, sans éclats. On part donc d'une seconde guérison, d'un aveugle muet, à laquelle les pharisiens n'étaient pas présents, on pose la question de savoir si les pouvoirs de Jésus ne lui viendraient pas du diable, et s'ensuit un long développement sur l'inanité d'une telle question, ce qui amène à établir que, puisque le diable ne saurait être divisé, il convient aussi de choisir entre lui et Jésus.
Voici donc nos pharisiens au pied du mur : reconnaître Jésus ou se ranger implicitement du côté du diable. Maintenant, il faut bien comprendre que Matthieu n'écrit pas pour les pharisiens du temps de Jésus mais pour ceux de son temps. Ces pharisiens qui n'ont pas assisté de leurs yeux à la guérison de l'aveugle muet, ce sont ses congénères, ceux qui se sont déjà ralliés à sa communauté, ou ceux qu'il cherche à rallier. C'est pour eux qu'il fait tout ce développement pédagogique sur la source des pouvoirs de Jésus et sur la nécessité de choisir son camp. La question "montre-nous un signe", ce sont eux surtout qui la posent. Et Matthieu, donc quelques trente ou quarante ans après la mort de Jésus, n'a qu'un seul signe à leur proposer, celui qu'il appelle ici le signe de Jonas : la résurrection. Il n'y a qu'en le situant ainsi, dans le contexte de l'époque où Matthieu rédige son évangile, qu'on comprend bien le passage d'aujourd'hui. Si on avait été au temps de Jésus, comme pourrait nous y inciter la lecture littérale dont il nous faut toujours faire un effort pour nous en dégager, outre le fait que Jésus était à cent lieues de pouvoir imaginer une résurrection telle qu'il l'a vécue, nous sentons bien qu'il y a aussi quelque chose qui cloche avec ce refus de Jésus de faire un signe.
Bien sûr, Jésus ne fait pas de signes comme ça, à la demande, juste pour satisfaire une curiosité, aussi légitime qu'elle puisse être. D'abord, ce n'est pas lui qui accompli le signe, c'est son Père, et le signe ne fait que passer par Jésus. Ensuite, le signe ne se produit qu'en réponse à un besoin d'ordre vital : il faut que la demande prenne aux tripes celui qui la présente, et qu'elle prenne aussi Jésus aux tripes. La demande des pharisiens n'est pas de cet ordre. Ceci dit, Jésus aurait pu le leur expliquer, dans ce cas, au lieu de leur sortir cette espèce d'énigme. C'est le ton qu'a donné Matthieu à leurs échanges jusqu'ici qui nous permet de nous en rendre compte. Matthieu n'a pas dit de mal des pharisiens jusqu'ici (il se rattrapera plus tard, mais c'est une autre question), au contraire, comme nous l'avons vu ces jours-ci. On ne comprend donc pas pourquoi Jésus leur aurait opposé cette sorte de fin de non-recevoir qui est de les renvoyer à un événement hypothétique qui n'a pas encore eu lieu. Alors qu'à l'époque de Matthieu, dans une période où sa communauté s'essouffle (les guérisons effectuées par les disciples dans les premiers temps de la venue de l'Esprit sont déjà loin), on comprends la sagesse de l'auteur en réponse aux questions des jeunes recrues : "on nous parle des miracles de Jésus, mais on aimerait bien en voir un" – "contemplez donc le plus grand des miracles, la résurrection".
C'est dire aussi comme ce texte s'adresse particulièrement à nous, aujourd'hui, deux millénaires plus tard, dans une société où les guérisons sont devenues l'apanage presque exclusif de la science. Dans le fond, je me demande si on connaît bien Matthieu, s'il n'a pas compris beaucoup plus de choses que ce qu'on imagine généralement. C'est vrai qu'il nous a assené, il n'y a pas très longtemps, pendant tout un chapitre, une enfilade de dix miracles qui a pu nous faire penser qu'il y accordait de l'importance. Mais en fait, c'était sans doute plus pour servir son entreprise de séduction, par concession aux attentes de son public, qu'il a consenti à rapporter ces signes, ce qui nous avait donné cette impression d'un Jésus qui les accomplissait sans presque y penser. Or Matthieu, quant à lui, avait déjà pointé son bout du nez avec le paralytique passé à travers le toit, qui lui avait permis d'introduire le thème du pardon des péchés, qui l'intéressait beaucoup plus. Et aujourd'hui, nous le voyons clairement balayer d'un revers de main ces demandes de merveilleux, de père noël et de contes de fées : là n'est vraiment pas l'essentiel.

