Apparences trompeuses
« Mais malheureux, vous, les pharisiens ! vous payez la dîme sur la menthe, la rue et toute plante, et vous passez à côté de la justice et de l'amour de Dieu ! C'est cela qu'on doit faire, sans négliger le reste.
« Malheureux, vous, les pharisiens ! Vous aimez les premières stalles dans les synagogues et les salutations sur les places publiques.
« Malheureux, vous qui êtes comme des sépulcres que rien ne repère : les hommes marchent dessus sans le savoir. »
Un des hommes de loi répond et lui dit : «Maître, en disant cela, nous aussi, tu nous insultes ! »
Il dit : « Vous aussi, les hommes de loi, malheureux ! Vous chargez les hommes de charges impossibles à porter, et vous-mêmes, d'un seul de vos doigts, vous n'effleurez pas ces charges ! »
voir aussi : Hommes de petite vertu, Tous pourris, Faux-semblants, Loin du paradis
Voici donc le début des malédictions chez Luc. Ce qui est malheureux, en premier, c'est le découpage liturgique, qui nous donne aujourd'hui les trois malédictions prononcées sur les pharisiens et la première prononcée sur les scribes, les deux dernières étant reportées à demain. Ce choix semble avoir été dicté par le souci de répartir le texte en longueurs à peu près égales sur les deux jours ...c'est un critère vraiment contestable ! Nous garderons donc la première malédiction sur les scribes pour demain, avec les deux autres, parce qu'elles ont plus d'un point commun entre elles, et nous intéresserons aujourd'hui aux seules malédictions sur les pharisiens.
Évidemment, la répartition entre les pharisiens et les scribes est propre à Luc seul. Matthieu adresse ses malédictions aux deux groupes réunis, quand Luc a séparé pour atténuer l'effet réquisitoire sans merci. On peut remarquer encore que la première diatribe d'hier, non placée chez Luc sous le chef de l'imprécation initiale 'malheureux', l'est chez Matthieu, et inversement, que le deuxième 'malheureux' de Luc se retrouve chez Matthieu dans les préliminaires, sans l'imprécation. Bref, il est peu vraisemblable que Jésus ait jamais prononcé de telles séries de malédictions d'affilée ! Nous avons affaire à des compositions littéraires, qui ont regroupé différents reproches éparpillés adressés par Jésus à différentes personnes en différentes occasions, et le plus important n'est pas à qui elles avaient effectivement été adressées, ni quand : nous les prendrons donc surtout ainsi, comme réflexions de fond sur certains comportements, s'adressant à nous tous.
La dîme par rapport à la justice et l'amour. La dîme était principalement une source de revenus pour les sadducéens, et secondairement seulement pouvait servir à soutenir les veuves, orphelins, et autres nécessiteux. On comprend que certains pouvaient rechigner à la payer, et parmi ceux-là sans doute une partie des pharisiens, leurs ennemis ancestraux ! Les scribes, dont beaucoup étaient affidés aux sadducéens, étaient donc plus vraisemblablement la cible de cette malédiction. C'est en tout cas un reproche qui rejoint l'enseignement général de Jésus, quand on croit pouvoir être quitte du souci des plus pauvres par la seule charité institutionnalisée. Ou quand nous croisons des mendiants dans la rue, et que nous leur donnons à la sauvette quelque monnaie en regardant de préférence ailleurs, pour ne pas avoir à lire dans leurs yeux leur détresse, et dans notre cœur notre honte. Rien ne permet de justifier que certains (le plus grand nombre, malheureusement) soient dans la misère, quand quelques autres s'en mettent plein les fouilles. À y regarder de plus près, même, rien ne permet de justifier la moindre disparité dans l'état financier des uns et des autres. C'est parce que vous êtes doués, que vous gagnez plus ? mais justement ce don, d'où vous vient-il, de vous ? Ou c'est parce que vous travaillez plus ? mais ce travail en plus, si vous n'y trouvez aucun plaisir en soi, vous devez être bien malheureux, non ?
La recherche des honneurs. Un premier reproche, ici, est que pour vouloir se croire plus grand que les autres, il faut nécessairement oublier Dieu, quelle que soit l'image qu'on s'en fait. Si nous pensons au Dieu tout-puissant, extérieur et lointain, c'est une évidence, nous sommes tous aussi ridiculement minuscules à ses yeux. Mais si nous connaissons le Dieu intérieur, notre source la plus intime, le Père, alors la question ne se pose même pas. Nous savons bien en ce cas que nous ne pouvons nous attribuer aucun mérite, seulement nos erreurs, et que nous ne pouvons même pas comparer les importances de nos erreurs respectives, cela n'a pas de sens. Dans la vie en Dieu, il n'y a pas de mauvaises ni de bonnes actions individuelles, il n'y a que la communauté universelle (ce qui inclut autant les hommes que tout ce qui existe, êtres visibles comme invisibles) qui progresse plus ou moins, ensemble. Le deuxième reproche, qui ne suit pas toujours la recherche des honneurs mais l'accompagne souvent, est celui de la recherche du pouvoir sur les autres. En soi, la recherche des honneurs est une erreur sur soi et qui n'affecte que soi. Mais quand elle débouche sur la volonté de puissance sur les autres, alors elle se met à affecter aussi les autres, leur mettant des obstacles sur leur propre chemin.
Les sépulcres cachés. Matthieu a traité très différemment cette image. Chez lui, il est question de sépulcres biens entretenus, et l'idée est qu'on aura beau faire tout ce qu'on voudra pour garder un bel aspect à une sépulture, cela n'empêchera en rien la décomposition du corps qui est dedans ! C'est une image très forte qui oppose à toute pratique codifiée et conventionnelle le seul vrai chemin qui importe, la recherche intime et personnelle de Dieu. Luc, donc, nous parle d'autre chose, et peut-être l'un et l'autre ne se réfèrent-ils pas à la même source, peut-être Jésus a-t-il prononcé les deux paroles. Ici, il est question de sépulcres qu'on ne voit pas. La terre les a recouverts, et plus personne ne sait qu'ils sont là, en sorte qu'en marchant dessus, on se souille (selon les règles de pureté), sans le savoir. Le sépulcre n'est donc plus utilisé pour son opposition entre l'extérieur et l'intérieur, il symbolise le cœur de la personne, et l'image nous dit qu'alors qu'on croit avoir affaire à une personne vivante, elle est en fait morte. Ceci rejoint l'image de Matthieu, mais va encore plus loin, puisque cette mort est censée être source d'impureté, donc, à nouveau, que le 'mal' présent en cette personne n'affecte pas qu'elle-même mais aussi les autres.

