Le service du maître
Alors Jésus parle aux foules et à ses disciples. Il dit : « Sur le siège de Moïse sont assis les scribes et les pharisiens. Donc, tout ce qu'ils vous disent, faites-le, et gardez-le ! Seulement ne faites pas selon leurs œuvres, car ils disent et ne font pas.
« Ils cordent des charges lourdes et les imposent sur les épaules des hommes, mais eux-mêmes, de leur doigt ils ne veulent pas les remuer ! Toutes leurs œuvres, ils les font pour être remarqués par les hommes. Car ils élargissent leurs phylactères et agrandissent leurs tresses. Ils aiment le premier sofa dans les dîners, et les premières stalles dans les synagogues, et les salutations sur les places publiques, et être appelés par les hommes : ‘Rabbi...’
« Pour vous, ne soyez pas appelés : ‘rabbi’, car unique est votre maître, tous vous êtes frères. N'appelez ‘père’ nul d'entre vous sur la terre, car unique est votre père du ciel. Ne soyez pas appelés : ‘chef’, car votre chef est unique : le messie. Le plus grand d'entre vous sera votre servant. Qui se haussera sera humilié, qui s'humiliera sera haussé. »
voir aussi : Voilà l'ennemi !, Dieu seul sait, Pour l'amour des hommes, Faites ce que je dis, Nivellement par le haut, Déshonorés, L'honneur et les honneurs, Yo-yo
Les deux premiers paragraphes sont communs aux trois synoptiques. Laissons de côté la mention des pharisiens : à l'époque de Jésus, ils ne sont pas plus "assis sur le siège de Moïse" que leurs rivaux sadducéens. Par contre, à l'époque de la rédaction des évangiles, ou du moins de leur finalisation, il est vrai que les pharisiens sont les seuls à rester pour revendiquer l'héritage du judaïsme, face aux chrétiens, ceci expliquant donc pourquoi ce sont eux qui sont pris pour cible par les évangiles dans leur ensemble. En fait, les seuls auxquels les reproches faits dans ce passage pourraient convenir, ce sont les scribes. Eux, effectivement, sont "assis sur le siège de Moïse", en ce sens que leur métier dépend exclusivement de la Torah, attribuée ici, dans son ensemble, à Moïse. S'il n'y avait eu Moïse, et la Torah, les scribes ne seraient pas scribes mais balayeurs, ou jardiniers, ou n'importe quoi d'autre... Et, de plus, on peut effectivement plus ou moins considérer que, leur métier consistant à connaître les Écritures, ils ne sont pas pour autant obligés de les mettre en application dans leur propre vie, pas plus que n'importe qui d'autre. Ce n'est pas ce qu'on leur demande, quand on s'adresse à eux. Ce n'est pas pour leur sagesse spirituelle, mais pour leur connaissance. Qu'ils tirent ensuite fierté de leur métier ne les dépare pas, d'une manière générale, de la majorité des travailleurs intellectuels ! c'est une tendance assez commune dans cette catégorie de personnes, de tous temps. Bref, il n'y a guère plus dans ce passage que ce qu'on peut trouver dans des proverbes rebattus : les conseilleurs ne sont pas les payeurs, et, ceux qui parlent le plus abondamment d'amour sont rarement ceux qui le mettent le mieux en pratique.
Plus intéressant, je trouve, est le troisième paragraphe, propre à Matthieu. Intéressant en soi, et aussi parce que c'est chez lui qu'il se trouve. Car Matthieu est quand même, des quatre évangélistes, celui qui semble le plus attaché à une organisation hiérarchique des chrétiens. On se demande alors quand ce texte a pu être rédigé, et son histoire est sans doute complexe. Le fond est tout-à-fait en accord avec le message de Jésus : il voulait que chacun se découvre enfant du Père, ce qui signifie qu'il n'y a alors plus besoin d'intermédiaire de quelque nom qu'on veuille le nommer. C'est l'accomplissement de la prophétie de Jérémie (31, 33-34) : "Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur. Ils n’auront plus à instruire chacun son compagnon, ni chacun son frère en disant : « Apprends à connaître le Seigneur ! » Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands." Jésus donc, quant à lui, ne souhaitait pas non plus devenir le maître, le rabbi, le père, ni le chef, de ceux qui avaient voulu être ses disciples. S'il l'a été pour un temps, ce n'était que pour ce temps nécessaire à ne plus l'être, nécessaire à les amener à ce qu'il ne leur soit plus nécessaire. Certes, il y a fallu sa mort, et la leur, aussi, symbolique. Il leur a fallu mourir à leurs attentes d'un Royaume terrestre, pour comprendre enfin ce que Jésus leur avait dit : Dieu présent en eux, ce qu'ils ont appelé la "venue de l'Esprit".
Alors, quand on lit ce court passage de Matthieu, on ne peut que remarquer le flottement, l'hésitation. Première phrase, ça passe : "unique est votre maître", on ne précise pas qui est ce maître, donc on peut accepter. Deuxième phrase : "unique est votre père du ciel", là on est à cent pour cent dans ce que Jésus a pu dire. Troisième phrase, c'est là que ça se gâte : "votre chef est unique : le messie". Ceci pose problème. Parce que, à l'époque de Matthieu, comme de tous les évangélistes, la doctrine de la trinité n'est pas encore élaborée. On a déjà une formule comme "Jésus est le Fils de Dieu", mais elle ne signifie pas encore "Jésus est Dieu". Et donc le messie mentionné ici, qui ne peut que désigner Jésus, vient s'interposer entre le Père et les hommes, en contradiction avec le message et la mission du même Jésus. Ce n'est là qu'un des nombreux exemples des contradictions des évangiles, et de toute la théologie qui s'est développée par la suite. On constate que, d'une part, il y a eu, après la mort de Jésus, une toute première génération de disciples qui ont certainement vécu ce qu'il leur avait annoncé, et qu'ils n'avaient pas compris : la présence de Dieu, réelle, expérimentielle, en nous. Et d'autre part que, très vite, malgré cette expérience, ou à cause d'elle mais de manière quelque peu dommageable, ou malhabile, ou hasardeuse, ou malheureuse, Jésus est promu vers le statut qui va l'égaler à Dieu, ce qui, quelque part, contredit l'expérience elle-même ! sauf, bien sûr, à nous égaler tous à Dieu, mais je ne crois pas que c'était vraiment le but de la manœuvre...

