Hélas ! hélas !
« Malheureux, vous, scribes et pharisiens ! Hypocrites ! Vous payez la dîme sur la menthe, le fenouil, le cumin, et vous laissez ce qui a le plus de poids dans la loi : la justice, et la miséricorde, et la foi ! Ceci, il fallait le faire, et cela, ne pas le laisser ! Guides aveugles, qui filtrez le moucheron et engloutissez le chameau !
« Malheureux, vous, scribes et pharisiens ! Hypocrites ! Vous purifiez le dehors de la coupe et de l'écuelle, mais le dedans est rempli de rapine et d'intempérance ! Pharisien aveugle, purifie d'abord l'intérieur de la coupe, que son extérieur même devienne pur ! »
voir aussi : Règles de vie ?, La coupe est pleine !, Et la fête continue, Coupe sombre, Commencements
Savoureuse image que ce "filtrer le moucheron et gober le chameau" ! on y sent le dicton populaire, comme nous avons nos "coupeur de cheveux en quatre", "avoir le nez dans le guidon", ou autres. Expression très juste, aussi, concernant le sujet des rapports du religieux au spirituel, ou de la lettre à l'esprit, ou du savoir théorique à la connaissance par expérience. Oui, les déclinaisons encyclopédiques du permis et de l'interdit, dans lesquelles pouvaient se complaire certains pharisiens, témoignaient surtout de leur peur d'entrer dans une relation vraie et authentique avec Dieu ; mais on peut en dire autant de toute règle, rite, habitude, exercice. La vie en Dieu se passe de tout cela. Comme disait Augustin : aime, et fais ce que tu veux.
Cependant, il ne faudrait pas trop vite jeter tout ça aux orties ! Nous avons besoin de cadre pour nous construire. Et si, lorsque nous sommes sous le règne de l'amour, nous pouvons faire "ce que nous voulons", c'est aussi parce que ce que nous voulons alors est conforme à l'amour, et non le fruit de nos seuls désirs. Nous ne sommes pas dans une invitation au grand n'importe quoi. La Loi est une nécessité, mais elle n'est qu'un moyen, et non le but en soi. Il convient, certainement, que nous intégrions la Loi en nous au point qu'elle en devienne indiscutable ; c'est d'ailleurs le seul moyen de la dépasser. Mais décliner la Loi en une multitude d'articles s'appliquant à tous les cas particuliers recensables et même les autres, c'est justement, en réalité, le contraire de l'accepter ; ce n'est qu'une ruse de plus pour la garder en-dehors de soi, la mettre à distance, et, comme l'a reconnu Paul, c'est de plus s'en faire l'esclave.
C'est ce jeu auquel les hommes (comme les femmes, sur ce point : j'emploie ici le mot au sens générique) n'aiment rien tant que de succomber : faire son propre malheur. Pour reculer devant ce qui semble un obstacle insurmontable, ou une démarche inacceptable, ils préfèrent se construire un millier d'objectifs, tous autant irréalisables les uns que les autres, bien sûr. On multiplie les petites règles à l'infini, ce sera plus facile se dit-on ; on découpe ce qu'on croit être le problème en d'innombrables petits défis, s'imaginant qu'on pourra ainsi plus facilement les aborder l'un après l'autre, et les vaincre. Et cela semble marcher, dans un premier temps. Oui, on peut remporter de mini-victoires, et s'illusionner qu'on pourra donc en faire autant pour le reste. Sauf que, évidemment, ce n'est là qu'un leurre parfait, une histoire qu'on s'invente et se raconte, mais une histoire à laquelle on veut croire par-dessus tout, une histoire dont on finit par faire dépendre toute sa vie, et à laquelle on ne voudra donc pour rien au monde renoncer, pensant qu'il s'agit pour nous d'une question de vie ou de mort.
Il n'y a qu'un chemin qui mène à la vraie vie : la regarder bien en face, bien au fond des yeux, quelle que soit la peur que nous en ayons. La peur, le doute, face à l'inconnu. Oui, nous pouvons essayer de le découper, de l'apprivoiser, de le théoriser, l'inconnu ne peut pas, par définition, se plier à tous ces misérables stratagèmes, ces pitoyables comédies. L'inconnu est un, indivisible, incernable, irréductible. Mais pourquoi le craignons-nous ? qu'est-ce qui pourrait nous arriver de pire que cette vie qui n'en est pas une, emprisonnés que nous sommes dans nos moi étriqués, rancis ? tenons-nous à ce point à nos cachots de condamnés à mourir forcément un jour ?

