Partage d'évangile quotidien
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Hélas !

Lun. 24 Août 2015

Matthieu 23, 13-22 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Malheureux, vous, scribes et pharisiens ! Hypocrites ! Vous fermez le royaume des cieux devant les hommes : car vous, vous n'entrez pas, et ceux qui entrent, vous ne laissez pas entrer ! 

« Malheureux, vous, scribes et pharisiens ! Hypocrites ! Vous parcourez la mer et le sec pour faire un seul prosélyte ; et quand il l'est devenu, vous en faites un fils de la géhenne deux fois pire que vous ! 

« Malheureux, vous, guides aveugles qui dites : “Jurer par le sanctuaire n'est rien, jurer par l'or du sanctuaire oblige.”  Fous et aveugles ! Voyons ! Qui est le plus grand : l'or, ou le sanctuaire qui sanctifie l'or ? Et : “Jurer par l'autel n'est rien, jurer par le présent qui est dessus, oblige.”  Aveugles ! Voyons ! Qui est le plus grand : le présent, ou l'autel qui sanctifie le présent ? Qui donc jure par l'autel jure par lui et par tout ce qui est sur lui. Qui jure par le sanctuaire jure par lui et par Celui qui l'habite. Et qui jure par le ciel jure par le trône de Dieu et par Celui qui est assis sur lui. » 

 

 

L'arche d'alliance, par He-Qi

 

 

voir aussi : Guides aveugles, Celui qui le dit..., La fête aux pharisiens, La source de tous les maux, Miséritudes

On trouve chez Luc (11, 39-52) aussi, dans un ordre différent, avec des nuances qu'il serait peut-être intéressant d'étudier, une série de malédictions contre les scribes et les pharisiens, ce qui nous indique que ces diatribes remontent assez loin dans la tradition. Certains disent qu'elles sont comme un pendant des béatitudes (Matthieu 5, 3-12) ; d'un côté nous avions "heureux vous les pauvres, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim", bref, heureux vous les gens de rien, le petit peuple, et, de l'autre, nous aurions ces "malheureux" vous les chefs, vous le dessus du panier. C'est une lecture qu'on peut effectivement faire chez Matthieu, et c'est sans doute ce qu'il a voulu faire passer, cela correspond vraisemblablement à son projet éditorial.

On doit noter cependant que, chez Luc (6, 20-26), immédiatement après les béatitudes, suit une autre série de "malheureux" bien plus nettement en rapport avec les "heureux" : au heureux les pauvres répond un malheureux les riches, au heureux ceux qui ont faim répond un malheureux ceux qui sont repus, et au heureux ceux qui pleurent répond un malheureux ceux qui rient. On doit reconnaître que ces malheureux que nous avons aujourd'hui ne sont quand même pas du même ordre... On peut très bien être un "scribe ou pharisien", c'est-à-dire un de ceux qui font plus ou moins la pluie et le beau temps en matières religieuses (et dans le contexte cela valait autant pour le domaine civil ; un peu comme pour les musulmans, il n'y avait pas de séparation entre les deux), et aussi se retrouver éprouvé par la perte d'une personne chère : heureux ceux qui pleurent ! On voit que nous ne sommes pas dans le même genre de discours, en réalité. Les béatitudes se situent à un niveau très concret et personnel, elles s'adressent à des personnes dans leur simple réalité humaine, individuelle, quand nos malheureux d'aujourd'hui visent beaucoup plus nettement des fonctions.

On ne peut évidemment pas isoler la personne de son milieu social, de son domaine d'activité, etc. Mais il est quand même évident que nous ne sommes pas dans les mêmes tonalités ni registres. Les béatitudes (et sans doutes les malédictions qui les accompagnent chez Luc) viennent certainement de Jésus. Les malheureux de ce texte du jour semblent provenir plus vraisemblablement de la réflexion des premiers chrétiens. Même si nous les débarrassons de leurs couleurs trop clairement tardives (la focalisation sur les pharisiens, notamment), il reste qu'on voit bien dans l'ensemble des évangiles que Jésus s'adressait toujours aux personnes concrètes, pas à leurs rôles et masques, ce qui lui permettait d'ailleurs de s'adresser à tous, et de s'être fait des amis autant dans la haute société de Jérusalem (même s'ils n'étaient sans doute pas nombreux), que parmi les pêcheurs de Capharnaüm. Jésus appelait à une démarche toute intérieure, pas à une révolution pour faire tomber le palais.

Ceci n'empêche qu'il ait pu pester contre l'emprise du religieux, comme obstacle à l'intériorisation du spirituel. Mais ce n'est pas vraiment ce dont il s'agit dans cette série de malheureux, dont nous n'avons aujourd'hui que le début, et qui va se prolonger pour nous encore deux jours de plus. Matthieu situe ce morceau de bravoure à Jérusalem, et il s'agit nettement pour lui d'expliquer par là les raisons de ce qui reste pour lui un échec, ou du moins une étape qui aurait pu être évitée : la mort de Jésus. Matthieu est plutôt dans la polémique avec ses anciens coreligionnaires ; tout le chapitre suivant va y faire des allusions très nettes, appelant à la rescousse la destruction du Temple comme étant la punition pour leur aveuglement : c'est un règlement de comptes entre frères ennemis. Reste, bien sûr, qu'on peut quand même tirer quelque leçon de ces imprécations ; nous y reviendrons.